Le septième code
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La critique de Richard Langlois

Voici la critique de Richard Langlois écrite pour la parution de La pagode des brumes.

 

Avec Roger Leloup, qui appartient fidèlement à la première génération des grands auteurs classiques du 9e art, nous redécouvrons dans son 23e album une force et une qualité narratives et graphiques difficiles à imiter et impossibles à surpasser dans la production boulimique actuelle. Peu de bédéistes maîtrise avec autant de talent, d’inspiration et d’efficacité une écriture aussi soignée , poétiquement et techniquement en harmonie judicieuse avec un dessin de plus en plus fouillé et toujours envoûtant.

 

Le thème principal, le ton et le charme narratif sont présents dès la première case où nous entrons, accompagnés de la foudre, dans la mythologie vivante d’une Chine qui a apprivoisé depuis des millénaires les dragons bienfaisants. Au dos de la page frontispice, Yoko prend la peine de nous avertir que les dragons qui soufflent le feu et l’effroi ne sont pas chinois. Ce nouvel épisode, prolongation de l’album précédent LA JONQUE CÉLESTE, débute avec une nuit d’orage où le paysage montagneux ressemble à une mâchoire de dragon dont les anciens avaient numéroté les dents. C’est au pied hautement symbolique de la septième dent que nous retrouvons nos protagonistes : Yoko, Monya, Lin et les enfants Rosée et Sin-Yi. Cette dernière trouvera, après de multiples périls, sa mère Mei-Ii, au 11e siècle grâce au translateur pour voyager dans le temps. Pour rendre plus crédible cette fiction qui s’annonce fantastique, l’auteur prend soin de préciser que l’on se dématérialise le 13 avril 1021 à 8h a.m., en la 61e année de la dynastie des Song. Ces informations temporelles font aussi le lien avec le voyage de la Jonque que nous avons quittée dans l’album précédent. Rien n’est gratuit ni laissé au hasard dans cette oeuvre minutieusement construite avec un authentique et un rare souci d’artisan.

 

Dès la page cinq, la « Pagode des brumes » est mentionnée avant qu’on la voit. Elle nous apparaît d’autant plus mystérieuse qu’elle appartient à un conte que la grand-mère de Yoko lui aurait légué. Chez un auteur aussi sensible et profond que Leloup, tout voyage dans le temps et dans l’espace fait appel aux archétypes symboliques qui ne s’accomplissent que dans une quête intérieure. Cette démarche se dévoile graduellement derrière l’ombre exotique et ésotérique d’endroits et d’objets remplis de pouvoir magiques. Yoko et les autres voyageuses du temps qui l’accompagnent traverseront toutes les étapes du chemin initiatique : jonque contenant un poison destiné à tuer le « dragon », caravane avec chameaux pour traverser un paysage accidenté où la lumière joue avec l’ombre des brumes, monastère bouddhique avec ses terrasses et ses ponts rouges accrochés aux parois, pour enfin découvrir l’énigmatique pagode dans laquelle est prisonnier l’esprit du « dragon ». Cette pagode est une véritable tour de Babel, trait d’union entre les forces du Ciel et de la Terre. C’est très fascinant de revoir une thématique solide que l’auteur a développée progressivement dans les aventures antérieures : les étranges pouvoirs des vibrations, ici une cloche géante, qui rappellent L’ORGUE DU DIABLE, un rayon miraculeux de lumière ressuscite la « fille talisman » Liao en frappant son coeur , comme cela est arrivé à Magda dans LA FRONTIÈRE DE LA VIE, et surtout la présence de ces animaux cybernétiques aux apparences monstrueuses, genre TITANS, qui possèdent un esprit bienfaisant en autant que l’on prend la peine de les affronter et de les apprivoiser. Ces engins symboliques sont les monstres intérieurs qui nous habitent tous. Dans ce décor oriental, le vent exprime autre chose qu’un simple déplacement d’air, et les herboristes ont remplacé les alchimistes et les astrologues. La signature exclusive de Leloup se dévoile dans l’analogie de forces paradoxales où les connaissances oubliées du passé rejoignent la technologie moderne du futur. Toute l’originalité et l’enchantement de la toile narrative sont tissés de nerfs synthétiques, de fibres optiques, et de processeurs en osmose avec la délicatesse des sentiments humains et la sagesse orientale. Yoko prend la peine de dire au plus vieux moine que « l’expérience de la tentation peut être fortifiante pour un moine ». Ce dernier répondra : « Oui, mais la tentation de l’expérience l’est moins ». À la fin de cet album fort impressionnant, l’auteur nous présente une héroïne unique dont la sensibilité et le grand dévouement se traduisent par des larmes qui sont versées comme un peu de brume qui s’est glissée dans ses yeux. La pluie torrentielle du début s’est transformée en brume délicate et discrète à la fin.

 

Peu d’oeuvres littéraires possède autant d’ouverture humaniste pour briser les frontières et les préjugés entre l’Occident et l’Orient, entre la machine et l’humain. Ce dernier album d’un maître de la fiction merveilleuse et scientifique nous montre à quel point les secrets du passé sont inépuisables et toujours au service de connaissances nouvelles qui peuvent devenir la pire ou la meilleure des choses, selon l’utilisation qu’on en fait. Tant qu’il y aura des Yoko pour humaniser la science, autant dans la fiction que dans la réalité, nous pourrons projeter dans l’avenir le plus lointain nos rêves les plus optimistes.

 

Richard Langlois

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C'est Moi

4 commentaires

  • petrushka

    Richard Langlois est un ami de longue date… et un fervant lecteur de Yoko… Richard est de ceux qui m’ont toujours apporté la raison de continuer et notre plus grand bonheur est bien sûr de le faire rêver…

    Je ne m’attendais pas à trouver son article dont il m’avait envoyé copie aussi tôt sur votre site…

    Merci Richard Yoko t’embrasse fraternellement, Emilia de fait la bise et moi j’y joins toute mon amitié…

    Le ciel nous permette de la partager longtemps encore.

    Roger Leloup

  • Ek

    Joli commentaire, respectueux, bien écrit, admiratif, comme un vrai fan, avec les mots en plus! Mais j’ai sauté beaucoup de lignes aussi car n’ayant pas encore pû me procurer l’album je ne veux pas gâcher mon plaisir… Patience patience , la mère des vertus?!…
    En tous cas merci de nous donner envie ainsi un peu plus encore.

  • LeRamina

    C’est un excellent article posé, clair, enthousiaste mais qui ne doit être lu qu’après avoir découvert le septième code.

    Il serait, en effet, dommage que nos amis lecteurs se voient dépouillés du plaisir de découvrir cette histoire et les merveilleux personnages qui la peuplent par la lecture à priori d’une critique apréciable mais fort détaillée.

    Je file lire le second article de Monsieur Langlois qui appartient sans nul doute à la crème des fans.

    Bizzz, le Ramina

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