La frontière de la vie
Yoko dans les médias

Quelques ouvertures symboliques dans La frontière de la vie

du passé et du futur, s’empileront les archétypes, les signes occultes qui transforment le réel, éveillent le rêve et permettent la vision.
Déjà, après le parchemin et le blason de la première case de l’album, nous déchiffrons un topo rempli de noms mystérieux, avec une flèche rouge qui détourne notre lecture linéaire en dirigeant notre regard de droite à gauche, pour s’arrêter sur une cible, jaune et noire, du nom de Rothenburg (ville rouge). En deux cases on insiste sur un retour-arrière temporel et spatial. Le temps s’est arrêté sur une petite ville en coma; on anticipe sur le point tournant de l’action où Magda, la jeune fille du docteur Schulz, survivra en hypothermie. C’est un premier avertissement pour nous dire que tout avenir ne se projette que dans la sagesse du passé. À la page 33, Yoko et Eva franchissent un passage ancien, puis traversent une cuisine alchimique, avant d’arriver dans un insolite laboratoire ultra-moderne. Dans la première case, sous des arcs gothiques, pointant du doigt le sommet ovoïde de la coupole dans laquelle se trouve Magda, Eva fait remarquer qu’on n’a pas altéré “un seul vestige du passé .

Comme un point d’orgue, la couverture de l’album nous montre en avant-plan cette coupole en contraste avec les lignes angulaires de toutl’arrière-plan. Même l’eau dans laquelle flotte Magda est plus qu’un simple décor; c’est un élément de vie, comme la fontaine de Jouvence, maintenant remplie de végétation, à la dernière case de

Le laboratoire

l’album. La forme concave et hémisphérique du sommet de la coupole correspond à la couche d’air primordiale de tout oeuf. Un rayon jaune traverse le milieu vital de cet oeuf, comme un fragment solaire. L’athanor, fourneau des alchimistes, était comparé à l’oeuf cosmique, le siège, le lieu et le sujet de toute transmutation. Ainsi l’oeuf ne symbolise pas une naissance, mais une renaissance un retour. C’est le dilemme de l’oeuf qui n’est jamais premier mais toujours dépendant d’un antécédent créateur.

Yoko franchira ces frontières de la vie en affrontant la mort et en ressuscitant avec un enfant. Ici l’insaisissable fonde l’héroïne dans une entité féminine et orientale qui nous fait oublier le dualisme propre à la pensée occidentale. À la page 6, Yoko écoute silencieusement les ténébreuses paroles, en caractères gras, de Rudy : Mais le “matin” du septième jour… (…) Quand à “l’aube” du quatorzième jour...” La seule autre case de tout l’album, hormis la première case, non fermée par des lignes est la pénultième de la dernière page. Dans cette case ouverte et avec son costume traditionnel japonais, Yoko se détache de son rôle d’héroïne. Le blanc qui l’entoure l’illumine. Comme au début, le temps semble arrêté, mais cette fois-ci nous pourrons entendre les sages paroles de l’Initiée. Sous le ton de la confidence, elle vous confiera le secret de sa quête mystique qui se résume en quatre étapes initiatiques : Vouloir, Savoir, Oser, se Taire. Au début, elle a voulu percer à tout prix le mystère du vampire (la mort). Ensuite, elle a su que derrière le masque nocturne du vampire se trouvait le secret d’une Connaissance oubliée, pour prolonger la vie. Puis elle a osé intervenir au risque de sa vie, le sacrifice suprême. Et à la fin, après avoir traversé toutes ces frontières, elle nous demande de nous taire. L’orientale et sage Yoko nous parle dans un éternel présent, de souvenirs vivants qui ne mourront jamais et d’un

prudent retour en arrière, comme condition de survie.
Dans l’oeuvre de Leloup, la mémoire oubliée des valeurs scientifiques anciennes semble un préalable humaniste pour assurer l’avenir et briser la frontière de tout préjugé. Tel Rimbaud qui s’empara de l’Alchimie du Verbe, Leloup, dans une subtile composition narrative et graphique, nous montre que dans toute expression mûrie sommeille un signe qu’il faut lire. II serait facile de voir dans La frontière de la vie un simple hommage à la médecine expérimentale poussée à l’extrême, où l’on conserve la vie grâce à la machine. Mais la structure hautement symbolique de l’album devient un ensemble mobile de relations entre plusieurs composantes narratives et graphiques indissociables. En ces temps de bédéphilie endémique, il est réconfortant de lire un album où, à chaque page, notre imagination est sollicitée par d’innombrables liens symboliques dans lesquels des visions fugitives de visages, de figures, de lieur, et de mouvements s’ébauchent en nous, pour rester.
Richard LANGLOIS
Notes
 
1- Nous vous signalons que depuis 1981, cet album est un ouvrage obligatoire dans le cadre de deux cours sur la B.D., au collège et à l’université de Sherbrooke. Les limites de cet article nous obligent à fragmenter une des approches analytiques privilégiées: la symbolique.
2- Le lion d’argent, double féminin et lunaire, se retrouvera comme motif d’une fontaine à la page 20, dernière case.

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