Télé moustique
Yoko dans les médias

Yoko à la frontière de la vie (Télé moustique)

S

YNOPSIS : Une randonnée sans fin ; un quartier dans la grande banlieue de Bruxelles ; un nommé Leloup et quelques réflexions sur l’école belge de bédé.

Planche 1 :
La route était longue et monotone. Le journaliste, au volant de son automobile blanc écru, regardait défiler les bornes kilométriques. De temps à autre, il jetait un regard inquiet vers la jauge du réservoir à essence ; la lumière commençait à clignoter, l’aiguille montrait des signes d’affolement. Le journaliste arriverait-il jamais ?
On lui avait signalé que son rendez-vous devait avoir lieu dans un endroit précis de la grande banlieue bruxelloise, là où se réfugient les grosses fortunes et les ennemis de l’agitation citadine. Une banlieue blottie au cœur de la zone troublée, où serpente, inattendue et fantasque, la frontière linguis-tique — à moins qu’il ne s’agisse du no man’s land au cœur duquel le visiteur étranger ne se sent jamais très à l’aise. Notamment pour l’emploi des langues, en plein milieu d’un chemin de terre, lorsqu’il s’agit de retrouver la grand-route, qui n’est jamais là où on l’attend.
Deux heures après… Une agglomération. C’est là qu’ « il » habite. La confrontation va avoir lieu. La maison se dresse entre plusieurs autres, semblables. « Au numéro 24 », qu’ils disaient. Encore quelques vaines recherches. Est-ce la faute du journaliste si son sens de l’orientation se complaît dans la trahison ? Enfin, sous les regards suspicieux des voisins, le journaliste presse le bouton de sonnette.
On ne se montre pas étonné de son retard ; on ne le laisse pas se perdre en excuses pour le retard. « De toute manière, déclare l’hôte, j’étais à ma table de dessin, » Il est comme ça, Roger Leloup. Accommo-dant sans ostentation, et surtout sans démission. S’agit pas de lui marcher sur les pieds : à force de fréquenter Yoko Tsuno, il doit être passé maître dans l’art de pousser le « Kiaï», non pas de douleur mais d’auto-défense.
Nous voici installés dans la pièce où cet orfèvre de Leloup conçoit, écrit et dessine les aventures de Yoko Tsuno, électroni-cienne. Pour ne pas éveiller les soupçons sur le but de notre visite, nous nous lançons dans les généralités.
Pour vous, qu’évoque le vocable ” école belge de bande dessinée ” ?
Roger Leloup : « C’est surtout l’étranger qui parle d’école belge ! Mais cette appellation se justifie par plusieurs faits indéniables. Pour pouvoir parler d’école, il faut des dessinateurs, des éditeurs et un public. Mais au départ, il s’agit bien d’un éditeur que la bande dessinée intéresse ; il accepte de faire confiance à des dessinateurs, leur permet de se former, puis commercialise leurs dessins. Un éditeur, comme Dupuis, n’a pas fait autre chose. Mais ne perdons pas de vue que les Français avaient déjà exploré ce domaine : Zig et Puce. Bécassine, les Pieds Nickelés, autant de glorieux ancêtres. Les Belges ont plus systématisé l’édition de bandes dessi-nées. »
Et il s’est trouvé, à un moment donné, une conjugaison de personnalités

 

— de dessinateurs et de scénaristes en l’occurrence ?
R.L. ; « On ne peut pas ne pas en revenir à un monsieur nommé Hergé, qui a lancé un style de bandes dessinées et créé le métier de dessinateur de b.d. Ces simples circon-stances ont fait démarrer l’école belge de la bande dessinée. Avec des hommes comme Hergé, l’écrivain de bande dessinée est devenu un dessinateur.
» Mais notre vraie chance, en Belgique, ce fut la pléiade d’éditeurs qui ont envahi le marché avec nombre de journaux pour enfants. Il suffit de se rappeler l’immédiat après-guerre et le foisonnement de publica-tions pour la jeunesse. Je me souviens que j’achetais six ou sept titres différents. »
Quand les exégètes de la bande dessinée parlent de l’école belge, ils songent à la collaboration Hergé-Jacobs-Martin.
R.L. : « Oui, il s’est créé un style, contre-balancé d’ailleurs par l’école Spirou, où l’on retrouve les noms de Jijé, Franquin, Morris, Peyo, Roba, pour ne citer que ceux-là. Mais en effet, du côté de Hergé, on a vu apparaître un style très significatif, reconnaissable au premier coup d’oeil. Il est évident qu’Edgar-Pierre Jacobs (1) n’a pas peu contribué à la création des décors sophistiqués qu’affec-tionne Hergé. Jacques Martin (2) est, lui aussi, intervenu dans la réalisation des aventures conçues par Hergé. Le studio Hergé a su très bien s’adapter à l’évolution des techniques d’impression. Notamment en ce qui concerne l’emploi des couleurs. »
La couleur, c’est du reste un de vos grands soucis ?
R.L. : « Oui. Une mauvaise impression dans le journal « Spirou » (ça arrive !) me fait grimper au plafond ! Mais certaines pages constituent de véritables petits chefs-d’œu-vre, compte tenu du tirage d’une publication comme « Spirou ». Plus le tirage est impor-tant, plus difficile à obtenir est la qualité d’impression. Or cette qualité existe. Et comment. »
Quand je parlais de la question des couleurs au studio Hergé, je songeais à une interview d’Hergé accordée à un journaliste hollandais, dans laquelle il disait que l’emploi des couleurs relevait de certaines règles : par exemple cou-leurs douces à l’arrière-plan pour mieux mettre en valeur les personnages de l’avant-plan. coloriés de façon plus vive.
R.L. : «J’ai travaillé quinze ans au studio Hergé, sans avoir jamais entendu parler de ces règles. Je crois qu’elles s’imposaient d’elles-mêmes. J’ai colorié des bandes des-sinées de Hergé — en général, c’est vrai, il n’aime pas les tons trop durs pour les décors. Hergé a un style « vitrail », en ce sens que le trait est continu, aussi bien pour les personnages que pour les décors. De sorte que si la couleur de l’arrière-plan apparaît trop forte, la case dessinée devient « trans-parente ». Mais Hergé fait confiance à ses collaborateurs. Il leur laisse une certaine liberté.
» Et si on veut absolument parler d’école belge, je crois qu’elle n’a été possible que par la présence de maîtres. »
(1) Dessinateur -scénariste de « Blake et Martimer ».
(2) Dessinateur-scénariste d’ « Alix » et de « Lefranc ».

L'avion de Roger

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C'est Moi

6 commentaires

  • Megatop

    Je te félicite Stéphan pour avoir déniché cet article à propos de Roger LELOUP et de la Frontière de la vie. Merci aussi à Yoko de l’avoir mis sur le site.
    Cet article est très intéressant et permet de mieux comprendre le parcours artistique et philosophique du grand Roger. Il donne des clefs pour mieux lire cet album de Yoko qui est assez complexe et demande a être relu plusieurs fois pour en découvrir toutes subtilités. La mise en page facilite aussi la lecture de l’article.
    Il serait intéressant si les yokophiles vous trouviez d’autres articles de la même qualité que celui-ci à propos des albums de notre amie ou de son père. Peut-être qu’une nouvelle rubrique pourrait être créer dans le site, qui pourrait s’intituller “Yoko dans la presse”, pourrait les rassembler tout.
    Bravo et merci de contribuer à nous informer les uns les autres.
    Bien amicalement Mégatop qui profite des RTT pour vous lire et vous écrire.
    smiley

  • Cyann

    Ouais, très chouette article! J’ai appris des trucs dont je n’avais absolument pas connaissance sur Roger Leloup! Et je comprends aussi maintenant pourquoi il y a ce “décalage” entre ses personnages et ses décors….
    C’est vraiment un grand auteur.smiley

  • Lucterios

    “J’ai toute une famille de Vinéens, que je compte présenter un jour dans des aventures indépendantes de celles de Yoko.”

    Dommage que Roger Leloup n’ait pas mené à bien ce projet… Manque de temps, sans doute ?

  • Lucterios

    A voilà la réponse à l’étrange ressemblance qui existe entre les hommes et les Vinéens ! :

    “D’où vient l’homme ? Descend-il du singe ? Rien n’est prouvé. Après tout, me suis-je dit, pourquoi l’homme ne procéderait-il pas d’une autre race ? Disons que nous prove­nons du singe et des Vinéens. L’homme était moins intelligent que les Vinéens, mais plus développé que les singes.”

  • Ek

    Grand merci pour ce petit chef d’oeuvre qui nous replonge dans des temps si reculés (les années 70!!!), où il faisait si bon vivre une enfance aux côtés de Yoko. En plus je crois que cet album est mon préféré de tous, tant l’ambiance y est romantique à souhait. Bravo M. Leloup et bravo à celles et ceux qui ont retrouvé ce document très intéressant.
    Enfin, je conseille à celles et ceux qui ne connaissent pas encore Grindelwald (CH), d’aller rapidement y fair un petit tour, c’est magique et le décor y est digne de notre jolie japonaise!
    Ek.

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