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Le naufragé

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Lucterios
(@lucterios)
Illustrious Member
Inscription: Il y a 23 ans
Posts: 6759
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Bon, voici comment je vois les choses, à propos du forum...

Je vais tenter de parler d'un album sur lequel, je pense que l'on s'est assez peu étendu : "Message pour l'éternité".
La première image qui m'est venue, quand j'ai évoqué Smith, c'est celle de Robinson Crusoë, abandonné dans un élément hostile, avec quelques débris de la civilisation. Mais en y réfléchissant, j'ai compris que tout était exactement inversé ! Le modèle se trouve dans un environnement qui, à priori, pourrait être qualifié de paradisiaque selon nos images de cartes postales : une île tropicale. Le second, au contraire, se retrouve abandonné dans un paysage digne de l'imagination d'un grand poète florentin qu'il est inutile de citer ! Le premier, revenu à l'état de nature, réinvente peu à peu la civilisation, le second, ange déchu tombé du ciel, sujet de Sa Grâcieuse Majesté (autrement dit le peuple qui se prétend le plus policé de la terre) retombe dans une semi-barbarie, entouré de ses singes. L'époque où s'est déroulée le drame, celle des noires années trente, explique peut-être ce pessimisme apparent. L'homme est devenu fou, ne reconnaît plus ses semblables qu'il souhaite sacrifier au dieu de l'orage. Comme souvent chez Roger Leloup, le thème romantique d'une nature grandiose et panthéiste reparaît : les éléments sont divinisés. Ici l'orage, ailleurs un volcan, plus loin un mécanisme céleste. A chaque fois, une héroïne solaire, ici descendue du ciel, à l'instar d'un ange, vient rétablir l'équilibre et restaurer une chose bien fragile, somme toute, que nous appelons "civilisation"...

Edité Vendredi 27 juillet 2007 :14:09 par Lucterios


Fortuna audaces juvat !


   
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Hallberg
(@hallberg)
Illustrious Member
Inscription: Il y a 23 ans
Posts: 10550
 

Les années 1930 sont multiples. Bouillonnement intellectuel, artistique, scientifique, c'est la "danse sur un volcan" des années 1900-1910 qui semble se renouveller. Cette fois pourtant, certains entrevoient la catastrophe et la barbarie potentielle. Il est des événements internationaux, comme les jeux olympiques de 1936 ou l'exposition universelle de 1937, où (façade propagandiste des politiques flattant la capacité des gens à se voiler la face?...) l'espoir dans le progrès et les lendemains qui chantent sont encore mélés aux signes avant-coureurs de la violence extrème de la décennie suivante, que peu avaient vu arriver.
Triomphants, les nationalismes arrogants des petits états européens (alors ivres, pour les uns, de leurs empires coloniaux, pour les autres de leurs idéologies...) se donnent en spectacle et multiplient les démonstrations de puissance.
Je crois que l'heure n'est plus du tout à Robinson. L'imaginaire du temps, confronté à encore un peu d'inconnu sur la planète, a ses derniers rêves de terres et d'êtres inconnus transformés sur le mode de l'angoisse. Le cinéma et la littérature de l'entre-deux guerres (King-Kong, Conan-Doyle...) montrent un inconnu non plus seulement "non-civilisé" mais d'une inhumaine barbarie. Les sauvages de King-Kong sont clairement à la limite de l'humanité. Notre naufragé dans son cratère est un peu dans cette lignée - l'isolement, la peur, la violence de l'environnement, l'amènent au bord de la folie meurtrière. Hasard? Dans le même temps, l'histoire officielle prend le même chemin. Incompréhension, repli, violence, meurtre.

Je ne suis pas sûr que le romantisme puisse ici être vraiment évoqué. Dans le romantisme, l'exaltation de la sensibilité individuelle peut amener l'homme à détruire ou à se détruire, mais c'est toujours l'humanité qui est mise en valeur. La créature de Frankenstein, Quasimodo, les misanthropes de Verne, sont à la recherche de leur humanité, qu'on leur refuse parfois. Ici, c'est l'humanité elle-même qui semble se déliter. C'est d'ailleurs de la main d'animaux (les singes, hors de l'humanité en tant qu'ils n'éprouvent pas le sens moral) que sont commis beaucoup d'actes de violence.

Le parallèle avec les années 1930 me semble ici, donc, plus fructueux. Les orages, la nature sauvage, sont ici expressionnistes. Le visage de l'homme, yeux exorbités, rides profondes, me font irrésistiblement penser à une sorte de jeu d'acteur à la Caligari.

La présence de Yoko s'avère une fois de plus lumineuse dans tous les sens du terme, elle seule maintient le lien ténu qui fait que ce récit ne sombre pas dans la pure angoisse expressionniste et permet finalement de faire ressurgir ce qu'il y a de positif dans le personnage...

Enfin bref, ce n'est encore que mon avis...


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Lucterios
(@lucterios)
Illustrious Member
Inscription: Il y a 23 ans
Posts: 6759
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Peut-être effectivement ai-je été abusé quand j'ai parlé de romantisme, par rapport à ce que l'on découvre dans d'autres albums ? Cependant, si l'on arrive à définir Wagner comme issu du romantisme, sa vision schopenhauerienne ne l'incite pas à l'optimisme sur la nature humaine. Ceci dit, grâce à Yoko, le naufragé vit une véritable rédemption ! J'ai oublié de dire aussi qu'il avait réussi à garder son humanité grâce à l'écriture... En conservant sa mémoire, il se démarque de l'animalité autour de lui. D'ailleurs, ce sont ces notes, conservées par Yoko, qui lui permettront de retrouver une nouvelle vie.

Ton rapprochement avec l'expressionnisme me semble très judicieux. Mais n'y a-t-il pas un lien direct entre les vampires de Bram Stoker, par exemple et ceux de Murnau ? Il existe une forme de romantisme noir, quasi désespérée...


Fortuna audaces juvat !


   
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Hallberg
(@hallberg)
Illustrious Member
Inscription: Il y a 23 ans
Posts: 10550
 

Oui, dans la mesure où l'impressionnisme est effectivement le successeur désespéré du romantisme. Avec l'apparition des neuro-sciences, d'ailleurs, il en constitue le pendant désabusé: les nouvelles connaissances vont permettre d'aller plus loin dans la compréhension de la spécificité de l'âme humaine, mais cette compréhension aura quelque-chose de désespérant - l'homme devenu mécanique explicable, ses turpitudes, ses folies, ses côtés obscurs (sans référence cinéphile facile dans ce terme smiley)semblent inévitables, sans issue. Or le romantisme n'est pas forcément confiant et optimiste (effectivement, du côté de Wagner et de Verne). Mais découvrir que la noirceur n'est plus un mystère qui se loge dans les tréfonds d'âmes outrancièrement tourmentées, mais au contraire une sorte de rouage normal du système, plonge le romantisme dans une impasse désespérante. Si la noirceur n'est plus un abîme infernal mais quelque-chose qui peut affecter une mécanique humaine n'importe-quand, c'est effectivement désespérant. Alors, l'expressionnisme. Et peut-être même, auparavant, le naturalisme comme première exploration d'autres sources, inquiétantes et incontrôlables, au comportement humain - sources échappant au sentiment et à la volonté. En somme c'est en se redécouvrant "bête", une sorte d'animalité, que l'on tombe dans ce sentiment morbide.

Yoko est une réconciliatrice. En fait pour moi elle va chercher partout des choses bien plus spontanées que ces sombres interrogations. Au fond, elle ne se demande pas pendant des années ce qu'est l'homme et ce qu'est la vie, et l'on pourrait dire qu'elle se laisse guider par ses sentiments, réalisant l'idéal romantique, et que ces sentiments sont par essence vertueux, réalisant l'idéal classique. Quelque-part, Yoko est un modèle héroïque du refus du désespoir, et formellement, elle fait relativiser le côté définitif et totalitaire de la plupart des grands courants littéraires. Tout se fait dans la synthèse, et une solution est trouvée à tout (comme tu l'as bien dit, ici, elle sauve Smith mais en fait, plutôt, elle l'aide à se sauver lui-même au moyen d'un texte qu'il a lui même écrit). Yoko échappe aux classifications, mais elle rencontre des personnages, des situations, des thèmes, qui peuvent renvoyer à des courants et à des genres. Elle me semble être l'héroïne d'un XXIe siècle artistiquement appaisé et sorti des conflits stériles, de la lutte des uns contre les autres. D'une époque qui cessera de croire son art meilleur que les précédents, et qui reconnaîtra l'universalité de la poésie.
Sur le plan graphique et thématique, j'y trouve l'évidence d'une oeuvre puisant dans des références stylistiques acquises mais transformées par un style personnel (le style graphique de Roger me semble unique et jamais imité), et refusant une frontière hermétique des genres.

Je crois que la capacité de Yoko à toucher de nombreuses personnes vient de là. Je l'aborde avec le vocabulaire de l'histoire de la littérature, mais d'autres approches seraient possibles à l'infini, et même, il n'est pas besoin de disposer de ces outils pour l'éprouver. Il y a une magie qui dépasse la technique et les courants littéraires, c'est ce qui touche le coeur et émeut l'âme, et j'ose croire que c'est une sorte de truc insaisissable et inquantifiable nommé talent. Enfin bon, c'est une élucubration de ma part, mais on en arriverait presque à une mystique de la création...


Opération Sisyphe
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