Pour le prince dont est née cette histoire
Et, ici, pour Magda
L’enfant court sur la plage nue et se fige sur le rivage, face au large. La mer la fascine comme tout ce qui pourrait la détruire. Pour l’instant elle se retient encore, non par peur mais du fait de son éducation, de son héritage de navigation prudente dans les eaux troubles du monde. Alors elle s’arrête précisément sur l’invisible limite que la prochaine vague ne franchira pas. Et l’eau ne mouille pas ses pieds, mais son visage s’étoile d’écume. Je soupire.
Bien sûr c’est la trace de double vue dans le sang des femmes de ma famille qui m’a valu cet emploi, et cette responsabilité, mais il m’arrive de regretter. Je l’appelle :
« My lady ! Il se fait tard. »
Elle lève la tête vers le ciel. Elle aura sans cesse ce geste, toute sa vie, sa force à elle ne vient pas de la terre. Elle sourit comme l’enfant qu’elle aurait pu être et revient vers moi sans protester. Elle a onze ans.
Nous longeons la falaise. Bien sûr elle grimpe sur chaque rocher, bondissante, et joue avec l’abîme. Il y a longtemps que je ne le lui interdis plus. Je sais qu’elle ne tombera pas. Le danger est ailleurs.
De nouveau elle s’est figée face à l’occident. La mer s’embrase. Rose rouge et pourpre dans un flamboiement de quelques minutes démentes qui dévorent l’horizon. Comment ne regarderait-elle pas ? Elle se retourne vers moi, les bras croisés sur son torse, les yeux écarquillés, comme tous les autres soirs, mais cette fois elle parle. «Pourquoi est-ce tellement… ? Ça fait — mal. » Les bras serrés sur son cœur.
Et je vais m’asseoir près d’elle sur le rocher comme la jeune fille que je ne suis plus. Je sais qu’avec elle ce n’est pas la peine de commencer l’histoire par “Il était une fois”. D’autant qu’ici il ne s’agit pas du tout d’une fois.
(... A suivre...)
"Ces bandits, les dieux, ne gagneront pas entièrement la partie — son idée était que les dieux, qui ne perdaient pas une occasion de meurtrir, contrecarrer, gâcher les vies humaines, étaient pris à contre-pied si, malgré tout, vous vous conduisiez avec classe."
Virginia Woolf, Mrs Dalloway
Merci beaucoup Cassandra, c'est très joli ! Dis-moi, est-ce qu'il y a des sirènes ? J'aime bien les sirènes, moi !

Pfff ! Bandes de sycophantes, tiens comme dit Papa. Moi je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais j'aime bien la sonorité...
M'en fiche ! J'en mettrai d'autres plus jolies !
Honnêtement, je vous conseille de boycotter le site :
http://www.mythes-et-legendes.net/index.php3 ,
voire même de le hacker, si vous savez comment faire
, moi pas... Ce sont de regrettables fâcheux, comme dit mon Papa. Non, mais qu'est-ce que cela peut leur faire que l'on copie leurs images minables, des fois ? De toutes façons, il y en a de plus belles ailleurs : la preuve ! Bon, bises à tous, je vais rejoindre Morpheus, the master of the dreams, comme me l'a appris Cassandra, ma nouvelle copine. Tschußi !
Magda
-Edité le: Mercredi 12 janvier 2005 à 22:19 par Magda Schultz-
Als das Kind Kind war,
wußte es nicht daß es kind war
saß oft in Schneidersitz
ging es mit hängenden Armen
Wollte der Bach sei ein Fluß
der Fluß sei ein Strom.
Und diese Pfütze, das Meer.
(tu n'aurais pas déjà entendu cette histoire ? il y a, effectivement, des sirènes... la preuve tout de suite...)
« En ce temps-là, le monde était enfant. Les hommes n’étaient pas nés, ou s’ils l’étaient, ils n’avaient pas découvert encore ces feux en eux qui les rapprocheraient des dieux. Les premiers dieux, forts et assurés, regardaient, ou non, depuis les cieux. Le soleil brillait sur la terre sans discontinuer. »
Elle jette un coup d’œil sur l’astre incendiaire qui disparaît dans des draps de nuages.
« Mais au fond des mers, dis-je, les choses étaient différentes. Déjà. Il y avait des ombres et des clartés, des labyrinthes d’algues et de coraux, et un peuple vivait là, un peuple beaucoup plus vieux que les hommes.
— Et plus vieux que les dieux ? interroge-t-elle, sans provocation.
— Je l’ignore. Je ne sais pas non plus s’ils portaient déjà le nom de sirènes, mais nous les appellerons ainsi, comme l’ont toujours fait les hommes. Les sirènes, dit-on, furent les premiers enchanteurs de ce monde. »
Je prononce cette phrase et pour la première fois je comprends ce qu’elle évoque. J’avais imaginé des sortilèges marins ancestraux autour des premiers palais, des métamorphoses irisées et des lumières féeriques brillant sous la mer. Peut-être les sirènes possédaient-elles tout cela. Mais c’est à une autre magie qu’elles doivent ce titre. Le premier enchantement du monde est celui que raconte mon histoire.
« Et cependant les sirènes elles-mêmes n’étaient guère éloignées de l’innocence des animaux de la mer et de la terre. Elles ne connaissaient pas les hommes, ni ne se souciaient de leur existence, et il s’écoulerait de longs siècles avant qu’ils ne construisent les vaisseaux qui leur permettraient de s’aventurer sur le royaume des sirènes.
Celle dont il s’agit ici était une princesse parmi son peuple. Elle était très jeune, selon les critères des sirènes, et elle était belle, quoique d’une façon inhabituelle. Car ses longs cheveux étaient d’or, et ce métal dormait alors au cœur des montagnes, et ses yeux étaient bleus, mais non pas du cobalt profond des fosses marines ni du turquoise transparent des lagons. Ils étaient du bleu clair et inquiétant du ciel tel que les sirènes pouvaient le voir en montant jusqu’à la surface et en sortant la tête de l’eau. Et c’était un voyage long et dangereux, car même en ce temps d’innocence il fallait se défier des prédateurs et des pièges de la nature.
Cette sirène fit très tôt ce voyage. Enfant elle avait joué dans les abysses comme le font les siens, explorant les chemins obscurs des profondeurs, se faufilant dans les antres des requins, chatouillant les poulpes, s’enchantant du miroitement incertain du corail. Mais très vite elle s’aperçut que la lumière ne venait pas de quelque magie enclose dans les coraux. La lumière venait de plus haut. Et elle la suivit, seule, de reflet en reflet, de strate en strate, sans une vieille sirène pour la guider. L’eau autour d’elle était de plus en plus claire, et son corps lui semblait de plus en plus léger et agile, plus souple sa chevelure. Enfin elle distingua au-dessus d’elle le toit translucide et éblouissant, et elle y appuya ses doigts blancs.
Elle traversa, sans le moindre effort, au contraire, comme si quelque force la poussait vers le haut. Ce dernier pas ne lui coûta rien, vraiment. »
(... A suivre...)
"Ces bandits, les dieux, ne gagneront pas entièrement la partie — son idée était que les dieux, qui ne perdaient pas une occasion de meurtrir, contrecarrer, gâcher les vies humaines, étaient pris à contre-pied si, malgré tout, vous vous conduisiez avec classe."
Virginia Woolf, Mrs Dalloway
Non, je t'assure, je ne l'ai jamais entendue, mais Maman me dit toujours que j'ai un sixième sens... J'ai hérité cela de mes ancêtres, qui étaient sorcières dans le Harz, et qui fêtaient la Walpurgisnacht chaque année, à la fin du mois d'avril.

Andouilles va ! On va hacker votre site, bande de paranos ! Vos images à la graisse de cabestan, on les trouve partout... Les nôtres sont beaucoup plus belles d'ailleurs ! Ce qu'ils sont bêtes alors, tiens !
-Edité le: Mercredi 12 janvier 2005 à 22:21 par Magda Schultz-
Als das Kind Kind war,
wußte es nicht daß es kind war
saß oft in Schneidersitz
ging es mit hängenden Armen
Wollte der Bach sei ein Fluß
der Fluß sei ein Strom.
Und diese Pfütze, das Meer.
Tu veux la suite, petite fée ?
"Ces bandits, les dieux, ne gagneront pas entièrement la partie — son idée était que les dieux, qui ne perdaient pas une occasion de meurtrir, contrecarrer, gâcher les vies humaines, étaient pris à contre-pied si, malgré tout, vous vous conduisiez avec classe."
Virginia Woolf, Mrs Dalloway
Oh oui, s'il te plaît !
Als das Kind Kind war,
wußte es nicht daß es kind war
saß oft in Schneidersitz
ging es mit hängenden Armen
Wollte der Bach sei ein Fluß
der Fluß sei ein Strom.
Und diese Pfütze, das Meer.
Je m’interromps. Ce n’est pas calculé. Non que j’ignore les astuces d’un récit, j’ai souvent été conteuse dans mes emplois, mais cette histoire-là n’est pas comme les autres. Je la déchiffre au fur et à mesure sous le regard clair de cette enfant. Elle s’agite à côté de moi. Il faut poursuivre.
« Elle ferma les yeux un instant. Un réflexe physique. Les sirènes forment une race à l’instinct sûr. Puis elle regarda. La voûte claire du ciel, lumineuse et transparente comme une mer immatérielle. L’astre doré qui s’y promenait lentement. Les courants blancs et mousseux qui parcouraient le ciel et la surface de la mer. Elle était à la limite des mondes. Le vent la caressait plus brutalement que l’eau et emmêlait ses cheveux. Elle sourit, et ce n’était pas là un réflexe de sirène.
Il était plus difficile de se déplacer à la surface que d’évoluer dans les profondeurs. Elle apprit cette nouvelle façon de nager. Elle apprit les vagues, et joua longtemps à les devancer ou à se laisser emporter par leur élan.
Puis elle découvrit sa première île. Ce n’était guère qu’un gros rocher lisse émergeant des flots. Elle parvint à s’y hisser. Cette fois, elle avait vraiment traversé, elle était toute entière dans le monde d’en haut, les souffles d’air s’enroulaient autour de son corps, soulevaient et séchaient ses cheveux. Les couleurs étaient différentes de ce côté, même ses teintes à elle : sa chevelure était plus claire encore.
Mais bientôt elle se sentit mal à l’aise, sa longue queue argentée se ternissait et la faisait souffrir, une douleur cuisante qu’elle ne connaissait pas se répandait dans ses membres, et elle comprit qu’il fallait plonger à nouveau, retourner dans son propre royaume.
Mais plus tard elle revint. Et remonta sur le rocher, un peu plus longtemps. Encore un peu plus. Et elle distingua une petite aspérité qui déformait au loin le champ houleux de la mer. Elle nagea jusque là, tous ses muscles endoloris par l’effort. La chose était plus loin qu’elle ne l’aurait cru.
C’était une île, plus grande et toute verte, et un arbre y poussait. Il se trouve que ce n’était vraiment pas un arbre ordinaire, mais la sirène ne pouvait le réaliser, puisque c’était son premier arbre. Elle le considéra avec attention, la colonne sombre qui se divisait au sommet, les feuilles vertes et luisantes qui abritaient de petites fleurs blanches, les odeurs inhabituelles qu’il dégageait et que lui apportait le vent. Elle aurait aimé toucher cela, mais l’arbre était trop loin pour qu’elle puisse l’atteindre, même en se hissant sur les petits rochers du rivage. Il aurait fallu pouvoir nager dans l’air comme dans l’eau, et elle en était incapable.
Pourtant elle revint. Parfois le vent serviable détachait une fleur de l’arbre et la déposait près d’elle. Il semblait s’être habitué à cette sirène aventureuse et obstinée. Les oiseaux qui voletaient au-dessus de l’île n’étaient pas les mêmes que ceux qu’elle avait côtoyés à la surface de la mer. Ceux-ci étaient plus petits et plus timides, mais ils finirent par décider que la créature dans l’eau ne représentait pas un danger, et ils reprirent leurs activités.
Et elle revint. L’arbre changeait lentement, et cela l’intriguait. Les fleurs blanches tombaient les unes après les autres et elle distinguait à présent dans le feuillage de petites sphères vert clair qui virèrent à l’or rouge. Elle attendit, pour voir quelle nouvelle merveille sortirait de l’arbre.
Rien ne sortit, mais un homme apparut sur l’île, un homme grand et mince, au teint hâlé, aux yeux clairs, qui portait une robe de la couleur des cheveux de la sirène. Il s’approcha de l’arbre et cueillit l’une des petites sphères, puis il aperçut la sirène. Il lui sourit, parce que telle était sa nature, ou parce qu’il la trouvait belle. Elle le regarda, parce qu’il ne ressemblait pas aux hommes de son peuple et elle éprouva une douleur sourde et incertaine. Puis il prit son élan et s’éleva dans les airs, et le char lumineux dans le ciel au-dessus de l’île poursuivit sa lente course. Alors elle reconnut la douleur. Mais elle revint. »
"Ces bandits, les dieux, ne gagneront pas entièrement la partie — son idée était que les dieux, qui ne perdaient pas une occasion de meurtrir, contrecarrer, gâcher les vies humaines, étaient pris à contre-pied si, malgré tout, vous vous conduisiez avec classe."
Virginia Woolf, Mrs Dalloway
Je suis captivée, tellement c'est passionnant, mieux que le voyage de Nils Olgersson, que Maman m'a offert pour Noël, pourtant j'adore ce conte... On ne s'ennuie pas avec toi, Cassandra, ce n'est pas comme avec Frau Werner qui ne voulait même pas me faire des gauffres, j'espère que la nouvelle cuisinière est plus cool, tout de même...
A quand la suite, avant que Papa ne me presse d'aller au lit (pas drôle !)
Als das Kind Kind war,
wußte es nicht daß es kind war
saß oft in Schneidersitz
ging es mit hängenden Armen
Wollte der Bach sei ein Fluß
der Fluß sei ein Strom.
Und diese Pfütze, das Meer.
(c'est drôle aussi le lit, c'est l'occasion de retrouver le merveilleux Marchand de Sable ! Il ne faut jamais hésiter à le rejoindre !)
L’enfant m’interrompt : « Quel était l’arbre ? Et les fruits ?
— Des prunes d’or. », dis-je, et elle ne me demande pas comment il se fait qu’elle n’en ait jamais mangé, ni où poussent ces pruniers-là. Elle ne me demande pas non plus qui est l’homme. Je poursuis.
« Quand il redescendit cueillir une autre prune d’or, elle était là. Il la regarda avec plus d’attention. Il vit que le vent ou les oiseaux avaient déposé dans ses cheveux les dernières fleurs de l’arbre. Il connaissait un peu les sirènes, et il vit que celle-ci avait un aspect étrange, avec des yeux trop clairs et des cheveux lumineux séchés par l’air qui auréolaient son visage au lieu de couler sur son corps. Et il voulut lui parler, ce qui était une affaire bien plus compliquée que vous ne l’imaginez. »
L’enfant me regarde, gravement. Elle attend.
« La langue que vous connaissez n’existait pas alors. Les dieux ne parlaient pas. Pourquoi l’auraient-ils fait ? Leurs désirs et leurs inventions se matérialisaient dans le monde. Les sirènes avaient leur propre langage gracieux et muet qui leur permettait de communiquer entre elles. Elles n’avaient pas de contacts avec les autres peuples, sinon pour imposer leur volonté aux créatures marines moins développées, ce qui n’exigeait pas de paroles.
Il en fallait pourtant au dieu et à la sirène pour exprimer ce dont ils avaient besoin. Des mots qui n’existaient pas. Une langue encore à naître.
Et ils parlèrent. D’abord lentement, laborieusement, un mot après l’autre comme des écueils miraculeux dans leurs silences. Les premiers furent des noms, ceux qu’ils se donnèrent. De leurs hésitations musicales émergèrent donc les premiers mots de notre Ancienne Langue qui était alors Nouvelle : Née-de-la-Mer et Porteur-de-Lumière.
— Pas Soleil ni Sirène ? interroge l’enfant.
— Non. Pas davantage Homme et Femme. Ils n’utilisèrent pas ces noms pour se désigner. Ce sont d’autres, beaucoup plus tard, qui forgeront ces mots. Par contre, on pense que c’est à ce moment-là que fut créé le mot d’ange.
— Pour désigner lequel des deux ?
— Je ne sais pas, dis-je, on ne sait pas. » Ou est-ce que je ne parviens pas à me rappeler ? Car le dieu lumineux descendu du ciel a bien l’apparence que l’on prête aux anges. Pourtant si message il y avait n’était-ce pas la sirène qui le portait ?
« L’Ancienne Langue est née, avec l’accompagnement du ressac et du vent et le bruissement des feuilles de prunier. Sans doute ces premières paroles furent-elles chantées, car la musique participait de leurs natures à tous deux, quoique de façon différente. On prétend que les oiseaux de l’île qui les avaient écoutés furent les premiers de leur race à chanter.
Le sentiment qui se tissait de leurs balbutiements n’avait jamais existé en ce monde, comment auraient-ils pu l’explorer sans cet instrument nouveau qui n’existait pas avant eux ? »
(... A suivre...)
Bonne nuit, petite fée.
May you have sweet dreams.
"Ces bandits, les dieux, ne gagneront pas entièrement la partie — son idée était que les dieux, qui ne perdaient pas une occasion de meurtrir, contrecarrer, gâcher les vies humaines, étaient pris à contre-pied si, malgré tout, vous vous conduisiez avec classe."
Virginia Woolf, Mrs Dalloway
Merci Cassandra ! Je vais être bien sage ! je vais aller me coucher tôt. J'spère que le marchand de sable va vite passer. Bon, ce qu'a fait la nouvelle cuisinière, je ne sais pas si ce sont les épices, mais cela ne passe pas vraiment... J'espère que je ne vais pas être malade ! Bonne nuit !
Als das Kind Kind war,
wußte es nicht daß es kind war
saß oft in Schneidersitz
ging es mit hängenden Armen
Wollte der Bach sei ein Fluß
der Fluß sei ein Strom.
Und diese Pfütze, das Meer.
Eh bien, Cassandra n'a pas encore donné la suite de son histoire, alors,,comme je m'ennuie, j'ai emprunté cela dans la bibliothèque :
Vindonissa eut soudain pitié de ma détresse. Elle m’apparut et me conta notre histoire.

A la fin du IIIe siècle av. J.-C., un chef carnute régnait sur l’une des tribus de la confédération. Il s’appelait Lucoterios map Kernoi. Un jour qu’il chassait, il fut entraîné vers le Nord, jusqu’à la Seine. Voyant de l’autre côté du fleuve, le territoire des Véliocasses, il ne résista pas au plaisir de faire une incursion dans leur pays. Il commença par remonter l’Epte et parvint dans une forêt, en lisière du pays des Calètes. Près de la source du fleuve, il vit une jeune fille qui se baignait nue. Il fut frappé par sa beauté blonde et lumineuse. Le voyant, elle ne s’effaroucha pas et l’invita à la rejoindre. Fasciné par cette apparition, il ne résista pas. Ce qui devait arriver arriva. Profondément amoureux, Lucoterios demanda à la jeune fille, qui s’appelait Vindonissa, de le suivre au pays des Carnutes pour qu’elle devienne sa reine. Elle aimait Lucotérios et accepta en dépit de ses craintes d’avoir à quitter son pays. Ainsi, il la ramena au pays des Carnutes et l’épousa selon la loi des dieux.
En ce temps-là, la Gaule commençait à être surpeuplée. Le conseil des Anciens des Carnutes jugea que Lucoterios et trois-cents jeunes gens devaient quitter le pays pour rejoindre les Insubres, de l’autre côté des Alpes. Ainsi, la troupe se mit en route avec femmes et enfants. La traversée de la Gaule se fit sans incident notoire.
Arrivé au pays des Allobroges, Lucoterios apprit que les Romains avaient attaqué les Boïens, dans la plaine du Pô, où ils avaient bâti deux villes. Puis les Boïens et les Insubres s’étaient dressés contre les Romains qu’ils espéraient repousser avec l’aide d’un héros venu du pays des pommes d’or. Il s’agissait en fait d’Hannibal, qui adjoint à son armée plusieurs tribus celtiques, dont celle de Lucoterios. Celui-ci suivit le chef carthaginois dans ses succès. Mais lors du siège de Capoue, la tribu des Carnutes fut sacrifiée pour couvrir la retraite d’Hannibal. Lucoterios se vit encercler. Vindonissa se rapprocha de lui et le pria de ne pas la laisser capturer vivante par les Romains, elle et l’enfant qu’elle portait. Selon l’antique coutume, Lucoterios en appela à Esus, puis sacrifia sa femme. Il se plongea alors son épée dans le corps, et les deux époux ne furent pas séparés dans la mort.
Plus tard, les bardes racontèrent que Vindonissa était une déesse, qu’elle n’avait pas été sacrifiée par Lucoterios et que celui-ci était tombé sous les coups romains. Alors, sur une invocation de la jeune fille, le char de Taranis était descendu du ciel et elle y avait déposé le corps du héros. Y prenant place à son tour, elle avait libéré les coursiers ailés dont les yeux brûlaient d’un feu incandescent et les naseaux crachaient des flammes. Sous leurs sabots naissait le tonnerre et le fouet que maniait la jeune fille lançait de terribles éclairs. Ensuite, le char avait disparu dans le Soleil et rejoint le pays des ancêtres. Au temps où la Gaule était encore libre, on racontait l’histoire de Vindonissa et de Lucoterios à chaque grand festin. Les bardes rivalisaient d’éloquence pour décrire la beauté de la jeune fille et la bravoure du héros. Mais, avec la conquête romaine, ce récit s’est perdu comme tous les grands textes gaulois. Il n’en reste aujourd’hui que quelques bribes dénaturées et noyées sous l’épaisse couche du folklore...
Vindonissa était donc bel et bien une déesse, c’est-à-dire une femme exceptionnelle, investie d’une mission religieuse particulière : guider un peuple !
Je concevais aisément qu’elle ait pu survivre outre-monde, mais j’avais du mal à la croire quand elle me disait que j’avais été Lucoterios. Elle m’apprit alors, qu’avec la naissance du Christ, Sa Passion et Sa Résurrection, notre petit paradis, la Thulé des Anciens, avait été relégué dans les limbes et que les héros qui y vivaient avaient dû revenir sur terre pour gagner leur salut. Je la suivais de moins en moins. Je ne concevais pas que l’Au-delà des Celtes ait eu une existence réelle, distincte de sa source divine. Elle m’affirma que si. Elle n’avait pu supporter l’idée d’abandonner son pouvoir à Dieu au moment de Son Incarnation, ainsi que je l’avais fait, et avait été exilée sur terre pour retrouver la voie du salut. J’avais alors refusé de me séparer d’elle, et j’avais été, moi-aussi, exilé du Paradis.
C’est ainsi, qu’à la fin du IVe siècle, au moment où l’Empire romain entrait en décomposition, je me retrouvais dans la peau d’un des barons de Kynan Meriadeg : le chevalier Budic Ab Riwal.
Ayant débarqué en Armorique avec l’armée bretonne, nous nous imposâmes aux populations par la force. Nos saints abbés répandirent la foi du Christ dans les campagnes. Ils combattirent les derniers druides par leurs miracles, tandis que nous autres, gens de guerre découragions toute velléité de résistance. Kynan me fit don de ce qui allait devenir la Cornouaille. Je m’installai à Ker-Ahès, d’où je surveillai les progrès de la christianisation. On me signala qu’un groupe de sorcières vénéraient toujours les idoles en forêt d’Huëlgoat.
Je partis seul. Après des heures de route, je parvins à une clairière sacrée où étaient disposées en cercle une dizaine de huttes. Les paysans de la région offraient des fruits de la terre à celles qu’ils considéraient comme de très saintes femmes. Malgré les récits des pieux moines que nous avions amenés de Cornouailles, au-delà de la mer, je ne pouvais me résoudre à voir en ces païens des suppôt de Satan. Il y avait chez eux un respect du vivant qui forçait l’admiration.
Je mis pied à terre et marchai vers la plus grande des huttes. Le Soleil luisait sur les pierreries fichées sur mon heaume d’acier. Il jouait aussi sur la garde de bronze à tête d’aigle de mon épée romaine. Sous mon manteau pourpre, les écailles d’airain de mon haubert brillaient pareillement. Mes jambières du même métal achevaient de me transformer en une sorte d’archange de lumière.
Une jeune femme sortit de la hutte. Elle salua en moi un grand guerrier, et un plus grand encore qui reposait au creux de ma poitrine. Elle était tout de blanc vêtue et ses cheveux blonds resplendissaient de sorte qu’elle apparaissait plus lumineuse que moi et mes artifices. Elle s’approcha de moi et je vis mieux ses yeux bleus limpides. Je ressentis un profond trouble. J’ôtai mon heaume et elle me caressa le visage.
“Il y a longtemps que j’attends ta venue, ô roi !”, me dit-elle calmement. N’y résistant plus, je la pris dans mes bras et l’embrassai voluptueusement.
Je restai douze jours et douze nuits dans la forêt, où elle me conta notre histoire. Je lui enjoignis de me suivre à Ker-Ahès, de se convertir et de m’épouser. Elle accepta de m’accompagner et de devenir ma femme, mais refusa d’abandonner son ancienne foi. Je lui dis que le Christ avait besoin de sa conversion, mais elle répliqua qu’elle ne pouvait trahir ses ancêtres. Je la ramenai donc à Ker-Ahès et la prit pour femme more gallico, ce qui me valut les foudres du saint évêque de Kemper.
Mais, à Ker-Ahès, l’antique Vorgium, chrétiens et païens vivaient encore en bonne intelligence, et les visites pastorales du saint homme n’entamèrent pas ma conviction. Je dus reconnaître que j’aimais Vindonissa, peut-être plus que Dieu lui-même et que je préférais aller en Enfer avec elle, que d’entrer tout seul en Paradis. Notre bonheur dura malgré tout plusieurs années. Si mes troupes repoussaient sans trop de mal les incursions des pirates scots et saxons qui assaillaient les débris de l’Empire, les dissensions entre bretons nous furent fatales.
En Domnonée, au nord de mes terres, le duc Riothime se révolta contre Kynan Meriadeg. Je restai fidèle au Haut-Roi et joignis mon armée de Cornouaille avec celle qui venait du Sud. Le sort des armes nous fut propice, mais je fus gravement blessé. On me ramena à Ker-Ahès où j’expirai dans les bras de Vindonissa.
Elle ôta ma dépouille aux moines et l’emmena dans l’île de Sein où elle m’offrit une sépulture digne d’un héros antique. Ensuite, elle retourna vivre parmi ses sœurs dans la forêt de Huëlgoat, à moins qu’elle n’ait rejoint le chœur sacré des prêtresses de l’île, je n’ai jamais su exactement.
Quant à moi, je ne pus retrouver la lumière divine, car mon cœur restait attaché à une femme qui refusait de reconnaître la divinité du Christ. Je m’installai donc dans les restes du paradis celtique, au-milieu des fées et des korrigans. Vindonissa vint bientôt me rejoindre, et, pour la première fois, nous fûmes vraiment heureux. Nous vîmes Arthur vaincre les Saxons, installer un temps un royaume des deux côtés de la Manche, puis succomber sous les coups de ses barons. Sur terre, la foi chrétienne triomphait progressivement. Nous entrevoyions la Jérusalem céleste, mais nous refusions toujours de la rejoindre, préférant sauver ce qui pouvait encore l’être du monde celtique.
écrit en 1994, recopié le 2 août 2000. 2 elembiu 4573, temps de Lugnasad pour Alba/Morgana.
Depuis, j’ai su que J’avais rencontré Vindonissa deux siècles plus tôt. A l’automne 1996, je tombai en arrêt sur cette inscription provenant de Lillebonne et conservée au musée rouennais des Antiquités :
C.I.L. XIII, 1. Caleti
3226 lapis calcarius litteris non bonis. Rep. a. 1836 Lillebonne ; iam Rouen in museo dev. (catal.). Ibi extat.
D . M.
APRONi
AE . APRO
NIANVS
*VLTROPAER. P.
Descrip. Ed. Deville. Catalogus musei (a. 1875) p. 131 n. 53
* nota formulam insolitam ultro pater p(osuit)
“Ultropater”, le père d’ailleurs, d’au-delà, l’étranger. J’acquis la conviction qu’il s’agissait là d’un officier romain qui avait eu une enfant avec une gauloise.
Je poursuivis mes recherches et je découvris :
C.I.L. VI, 1
1382. tabula marmorea litteris bonis in museo Capitolino inter lapides a Sextio collectos.
L CLODIO FRONTONi
CIVITAS.VELIO.CASSIVM.CVRANTE.M
GENTILE .ET.AFRANIO.APONIAno
Descripsit Bormam.
Je restituai : civitas caletorum curante m gentile.
J’écrivis à mon maître en épigraphie latine, Michel Christol, pour lui faire part de ma découverte d’un curateur impérial du temps de Trajan ou d’Hadrien qui aurait été chargé de vérifier les comptes des Calètes et qui aurait épousé une gauloise, à qui il aurait donné une fille, morte malheureusement sans doute assez jeune. Mais ce savant, pourtant fort sympathique, ne daigna même pas répondre à ma lettre. Alors, je me mis à rêver que la princesse gauloise était Vindonissa et que le noble romain dont il était question, c’était moi.
J’imaginai cette dédicace :
L.AFRANIO.APRONIANO
L.F.ARN.PRAEF.VRB.CVR
IMP.CIVITATIS.CALETORVM.
LEG.AVG.PRO.PRPROVINCIAE.
GALATIAE.PRAEF.AER.MILITARIS.
PROCOS.ITEMQ.LEG.PROV.NARBONENSIS
LEG.AVGG.PROV.EPIRAE
LEG.LEG.VI.FERR.COR.NAV.
HAST.IIII.VEX.IIII.TOR.V.ARM.II
VINDONISSA.FELICITAS.MAR.
DVLCISSIMO.ET.INCOMP.DOM
Ce qui peut se traduire par :
82. Naissance à Rome. Fils de L. Afranius. Apronianus et de Flavia Aureliana. Petit-fils d’Aristomaque, noble messénien agrégé à la classe patricienne par l’empereur Néron en 61.
101. Tribun militaire. Participe aux guerres contre les Daces aux côtés de Trajan. Sauvé par le centurion Marcellus à la bataille de Tapae, lequel ne le quitte plus depuis.
102. Préfet de Rome. Fréquente activement le Palais. Se lie d’amitié avec l’impératrice.
112. Curateur impérial auprès des Calètes; fait échouer les manœuvres frauduleuses des gouverneurs de Iouliobona, M. Domitius Barbatus et de Rotomagus Q. Tullius Massinissianus. Epouse more gallico Vindonissa, princesse celte, fille du chef Artiorix, dernière descendante de la dynastie des rois belges.
114. Légat propréteur en Galatie. Participe aux guerres contre les Parthes.
119. Préfet du trésor militaire à Rome. Fréquente la cour de l’empereur Hadrien. Se lie d’amitié avec Tacite.
121. Légat de la province de Narbonnaise.
125. Légat augustéen de la province d’Epire.
132. Légat de la légion VI Ferrata en Syrie-Palestine (Judée)
134. Meurt sous les coups des révoltés juifs.
Magda aut Apronia
-Edité le: Vendredi 14 janvier 2005 à 13:34 par Magda Schultz-
Als das Kind Kind war,
wußte es nicht daß es kind war
saß oft in Schneidersitz
ging es mit hängenden Armen
Wollte der Bach sei ein Fluß
der Fluß sei ein Strom.
Und diese Pfütze, das Meer.
J'arrive, j'arrive, voici la suite...
L’enfant ne veut pas m’interrompre mais ses sourcils se froncent, elle n’est pas d’accord, elle ne croit pas que le monde soit né sans ce sentiment, dans un instant peut-être elle va m’exposer des objections très sérieuses et très pratiques de petite fille avertie qui veut croire aux lois naturelles. Je la devance.
« Bien sûr le désir existait, et ils le connaissaient tous deux. Même si elle n’en avait pas d’expérience personnelle, car elle était jeune, et étrange aux yeux des hommes de son peuple, elle savait le nom du désir, et ses effets. Et le dieu l’avait souvent éprouvé. Mais il ne désirait pas cette petite sirène, ou il désirait d’elle autre chose, qu’il ne parvenait pas à identifier. Car ils se nommaient l’un l’autre de bien des façons, mais ils ne savaient pas, ou n’osaient pas placer de mot sur la force qui les ramenait sans cesse sur cette île, qui les faisait parler, qui seule les reliait. Car ils ne se touchaient pas autrement qu’en parole.
Cette force qui échappait à toute emprise, comme le vent, cette force qu’ils ne parvenaient pas à délimiter, comme la mer, et qui les nourrissait sans leur ôter la faim, comme les prunes d’or. Ce furent, sans doute, les premières métaphores.
Car elle avait souhaité goûter aux fruits, et il lui en avait donné, et elle avait senti dans sa bouche la chair juteuse et sucrée, mais sur le moment elle n’avait pas compris tout ce que cet acte engageait. Cependant elle était la première mortelle à manger des prunes d’or, peut-être même le seul être à part lui.
Après les mots vinrent les histoires. Elle lui dit les contes chatoyants de la mer, les dangers de ses créatures, les sortilèges des sirènes. Il lui raconta les lignées des dieux et leurs premières guerres, des histoires jamais transmises encore ni par lui ni par aucun autre.
Il restait de plus en plus longtemps sur l’île, et il finit par ordonner à son char de s’y poser, un peu à l’écart pour ne pas blesser les yeux fragiles de la sirène. Et la lumière changea sur le monde, pour la première fois. La lumière pendant ces heures-là ne venait plus du firmament mais de l’horizon. Les ombres projetées par les êtres et les choses se faisaient plus vastes, plus épaisses. Les dieux et les créatures de la terre tournèrent leur regard vers cette île où descendait le soleil. »
La nuit tombe, trop tôt pour mon histoire. Mais tout cela était improvisé. L’enfant qui aime tant regarder les étoiles ne leur accorde pas un coup d’œil. Tournée vers moi, elle attend la suite. La fin.
"Ces bandits, les dieux, ne gagneront pas entièrement la partie — son idée était que les dieux, qui ne perdaient pas une occasion de meurtrir, contrecarrer, gâcher les vies humaines, étaient pris à contre-pied si, malgré tout, vous vous conduisiez avec classe."
Virginia Woolf, Mrs Dalloway
Ah, tu es revenue ? Je m'ennuyais un peu...
Als das Kind Kind war,
wußte es nicht daß es kind war
saß oft in Schneidersitz
ging es mit hängenden Armen
Wollte der Bach sei ein Fluß
der Fluß sei ein Strom.
Und diese Pfütze, das Meer.
