Ce sujet est une réponse au débat qui allait apparaître dans le sujet "réalisme" du forum sérieux. Nous avons évoqué la polychromie des édifices gothiques, et cette question, ayant notamment dérivé sur le cas Notre-Dame de Paris, mérite sans doute quelques posts de plus. Pour éviter de faire trop dériver le sujet général, je crée celui-ci et j'y mets ma réponse aux derniers propos du sujet "réalisme".
Quand on s'attaque à la façon de restaurer le patrimoine, il y a des formes d'opposition issues de certains courants de pensée du XIXe siècle, qui encore aujourd'hui estiment:
- qu'il faut accorder la restauration du patrimoine non pas à des connaissances historiques, mais à l'image qu'en ont les gens, même si cette image est un préjugé. Exemples: on attache globalement une image d'intériorité et d'intellectualisme aux lieux de culte. Par conséquent, il ne faut pas restaurer l'univers coloré, ludique et figuratif de l'architecture gothique. En effet, le XIXe qui a connu le gothique noirâtre et en mauvais état y voyait avec délices un univers chaotique et sombre s'accordant avec sa vision stéréotypée du moyen-âge. Or, cette vision est extrèmement présente actuellement dans la conscience collective.
- qu'il ne faut jamais changer les informations que le commun des mortels reçoit (c'est-à-dire principalement l'école primaire et secondaire) en fonction des changements dans la connaissance historique, quitte à transmettre des idées reçues, parce que sinon, les gens n'ont plus le même fond de culture générale et ça a un effet de désintégration sociale. En sorte que puisque les générations précédentes ont appris que les gaulois étaient de fiers guerriers bagarreurs, indisciplinés et férocement opposés aux romains, il ne faut pas changer cette doctrine sinon les gens ne vont plus parler entre eux.
D'autre-part, il existe parfois chez les historiens et les restaurateurs une sorte de parti-pris historique, ce qui fait que certains spécialistes d'une époque arrivent à un mépris souverain de ce qui provient d'autres époques. En l'occurence, actuellement, l'époque maudite en architecture, c'est le XIXe. En architecture civile notamment, on pourrait avoir l'impression qu'il y a un immense respect de ce style. C'est en grande partie faux. il y a un respect pour les apparences, les façades notamment, mais la valeur d'usage, la signification architecturale d'un bâtiment (c'est-à-dire l'adéquation entre son apparence et sa fonction, qui permet la lisibilité et la clarté du paysage urbain), ainsi que le petit patrimoine (notamment tout ce qui n'est pas de la pierre: huisseries, détails décoratifs intérieurs etc...) sont globalement méprisés. D'où le fait que dans certaines grandes villes, on a une situation absurde: transformation massive d'immeubles de logement en locaux d'activité et transformation de locaux d'activités en logements! À côté de ça, certains seraient capables de remettre en état une église gothique en démolissant les éléments exogènes (XIXe=con, XVIIIe=gentillet, XVIIe=pompier etc). Pendant ce temps, depuis les années soixante, les modifications intervenues dans le rite catholique ont abouti, dans de nombreux cas, à l'édification d'autels moches (dont la pièce principale est souvent un bloc de pierre parallèlépipédique tout blanc) d'un raffinement architectural de type cro-magnon, voire, oui oui ça existe, à un rideau pudiquement tendu devant le bas du maître-autel, symbole des temps anciens!
La conjonction de ces attitudes tantôt contradictoires, tantôt complémentaires, font qu'il est très difficile de faire respecter un juste milieu entre pragmatisme et archéologie expérimentale quand on mêne une restauration. Tout le monde est coincé entre historicisme (flattant les scientifiques au risque de se déconnecter de l'utilité actuelle d'un édifice) et paresse intellectuelle (flattant l'habitude au risque de cautionner des anachronismes).
Pour Notre-Dame, le grattage et les façades blanches sont une séquelle de l'image fin XIXe de l'architecture et également d'une approche moderniste des lieux de culte. D'une part, une idée fausse de la lisibilité architecturale (certes en blanc on voit toutes les formes, mais... elles n'ont pas été conçues pour être vues comme ça!). D'autre-part, l'image réflexive et méditative du fait religieux conduisant à produire des lieux rassurants et gentillets (voir les affiches et tentures neuneu façon arc en ciel ou flower power qu'on trouve parfois dans les églises). Une vision provenant à mon sens de la conjonction entre déficit culturel chrétien (ou lié aux autres grands monothéïsmes) et fascination actuelle pour le méditatif, le relaxant et l'introspectif dans une bonne partie de la société. Enfin, dernière lecture de cette architecture, l'observateur extérieur quel qu'il soit, touriste ou habitant du quartier. Celui-là n'aime que l'habitude et est réputé allergique à la surprise. Alors souvenons-nous, pour ceux qui aiment l'opéra, qu'il y a soixante ans, les musicologues affirmaient avec applomb: certes on ne devrait pas jouer l'opéra du XVIIIe avec des voix de baryton à la place des castrats. Mais on ne peut pas les jouer comme ils devraient, parce que les gens ne vont pas comprendre, ils ne vont pas accepter des voix féminines pour les rôles masculins, ils vont se braquer et ils vont s'ennuyer. Alors il faut les modifier, les raccourcir et les transposer. C'est le contraire qui s'est passé, les gens se sont réappropriés ce patrimoine parce que, retrouvant ses "couleurs" d'origine, il est redevenu plus vivant, festif et ludique que le marbre solennel dans lequel l'enfermaient les tenants de la "culture générale"*. Alors les habitudes des touristes, s'il faut l'ériger en dictature (ce que fait éminement la mairie, à ce qu'il semble), on est en droit d'avoir des doutes.
D'autre-part la complexité du cas Notre-Dame ne doit pas être négligée. Certes c'est de l'architecture gothique, mais les derniers travaux datant du XIXe, c'est aussi le résultat de la pensée de divers courants artistiques successifs. En l'occurence, dans ce bâtiment, l'on perçoit autant la signature de son concepteur d'origine que de Violet-le-Duc qui mena les plus importants travaux du XIXe. Donc la polychromie? et les flèches? Violet-le-Duc en connaissait l'existence et la nécessité (c'était un immense architecte qui a pu se gourrer, par exemple à Carcassonne, en raison des lacunes des connaissances de son temps), mais il n'a jamais terminé son chantier. Le destin des cathédrales étant traditionnellement d'être construites par étapes au travers des siècles, procédant par un maintien du style et du matériau d'origine simultanément à une importation de moyens techniques de chaque période (levage, ciments, techniques de taille, organisation du travail...), peut-on considérer normal de décider, soudain au XXe-XXIe siècle, qu'il faut tout figer définitivement? Je pense que c'est totalement paradoxal, et autant les échaffaudages des gratteurs peuvent être irritants, autant ceux que construiraient des bâtisseurs s'employant, dans le respect de la tradition, à compléter l'édifice laissé inachevé par les siècles précédents, irait totalement dans le sens logique des choses. Respecter la tradition, aujourd'hui, ce serait par exemple monter des flèches en granit, maintenant l'homogénéïté stylistique, même si les pierres sont amenées par hélicoptère et leur alignement mesuré au laser.
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* j'entends par là cette façon, éminement sociale et en partie attribuable à l'esprit de la IIIe république, consistant à classer la culture en deux pôles: les grands classiques (intouchables et sacralisés. Les modifier est un crime, les critiquer est de l'insolence et les ignorer fait de vous un crétin méprisable), et les autres (réservés aux spécialistes, si vous vous en préoccupez vous êtes soit un original soit quelqu'un qui n'a pas de goût. Si vous en parlez vous êtes associal ou vantard.) Je n'en attaque pas tant le contenu que le systématisme.

Opération Sisyphe
Avec la participation des ascenseurs Schindler
Tricheur, tu dis la chose suivante, parceque tu sais bien que c'est entièrement vrai ! et que je ne vais pas te contredire sur ce point ! c'est de la triche... je dois bien reconnaitre que les prêtres catholiques n'ont vraiment pas étés malins sur le coup.
Pendant ce temps, depuis les années soixante, les modifications intervenues dans le rite catholique ont abouti, dans de nombreux cas, à l'édification d'autels moches (dont la pièce principale est souvent un bloc de pierre parallèlépipédique tout blanc) d'un raffinement architectural de type cro-magnon, voire, oui oui ça existe, à un rideau pudiquement tendu devant le bas du maître-autel, symbole des temps anciens!
Sinon, pour le reste de ta brillante analyse, je suis tellement d'accord avec toi que je me demande presque si je ne t'ai pas barboté ton password pour taper ça moi même... mais non, parceque j'aurais beaucoup moins bien dit les choses !
ça mérite

-Edité le: Jeudi 27 mai 2004 à 12:13 par Kaldorion-
La vérité naît de la contradiction. Donner ses arguments, c'est reconnaître que l'on peut avoir tort.
l'art est un aliment pour la piété du pauvre peuple. Détruisez l'art, déformez le goût d'un peuple, et vous lui oterez sa piété.
Vois-tu, jusqu'en Saxe, jusqu'à la Schoßkirche de Wittenberg, jusqu'à la Thomaskirche de Leipzig, il y a les tentures neuneu dont je parlais, les accessoires moches et j'en passe. Alors je n'avais pas du tout l'intention d'inscrire cette remarque dans un débat pour ou contre les catholiques mais plutôt comme la remarque d'un citoyen qui estime qu'un lieu de culte, même si ça n'est pas celui de sa religion, est un équipement public dont la préservation est l'affaire de tous.
N'ayant pas de "chat" pour te rendre la politesse, moi aussi je te
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Opération Sisyphe
Avec la participation des ascenseurs Schindler
Petite anecdote à propos des autels... A Quimper (eh oui, je la connais bien...), l'autel, ainsi que l'embon et la cathèdre ont été remplacés par des créations contemporaines. On aurait pu avoir peur, mais en fait, l'ensemble est à la fois contemporain, et parfaitement intégré à l'architecture. Ce qui va dans le sens de ce que disait Hallberg plus haut : L'édifice a été restauré dans l'esprit d'origine, mais continue d'évoluer avec le temps, et avec son temps. De la même manière, pour l'inauguration du choeur restauré, un vitrail dédié à un petit saint local, lui aussi contemporain, a été posé, et inauguré également. Et dans cette cathédrale, on peut trouver des vitraux du XIXe, d'autres du début du XXe, un de la fin du XXe, qui remplacent ceux qui ont totalement disparu pendant la révolution. Ils côtoient donc les vitraux d'origine, situés plus haut, datant si je ne me trompe des XII et XIIIe siècles. Où comment on peut allier les styles de différentes époques, sans que cela "jure". Après, on aime ou pas, tout est question de goût. Mais le résultat est là !
On ne trébuche jamais deux fois sur la même pierre.
Bon, Hallberg, il faut vraiment tout t'expliquer !
J'avais bien compris que tu disais ça innocemment, d'autant plus que j'était d'accord, j'avais compris que ce n'était pas un reproche contre les catholiques.. je ne ramène pas tout à ça, mais je m'amuse ! et tu n'arrives toujours pas à détecter ce genre de chose !

P.S. j'ai répondu à ton message privé.
-Edité le: Mardi 1er juin 2004 à 10:02 par Kaldorion-
La vérité naît de la contradiction. Donner ses arguments, c'est reconnaître que l'on peut avoir tort.
l'art est un aliment pour la piété du pauvre peuple. Détruisez l'art, déformez le goût d'un peuple, et vous lui oterez sa piété.
On ne te changera pas!!!!!!
On pourrait peut-être me changer, mais comme Hallberg lui aussi ramène régulièrement la question sur le tapis, moi non plus je ne peux pas me retenir !
La vérité naît de la contradiction. Donner ses arguments, c'est reconnaître que l'on peut avoir tort.
l'art est un aliment pour la piété du pauvre peuple. Détruisez l'art, déformez le goût d'un peuple, et vous lui oterez sa piété.