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Disparition des Mayas, historiographie moderne

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Hallberg
(@hallberg)
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Début du sujet  

Pour moi le film est un non-événement, et même, je regrette presque pour la santé intellectuelle de nos concitoyens qu'il ait été fait, indépendemment du propos qu'il développe. Vous me direz que c'est totalement paradoxal vu que juste avant, je défendais l'indépendance totale de l'art et le fait que même en tant que propos, il ne rend de comptes qu'à lui-même; cependant, malheureusement, nos chers congénères ne sont toujours pas fichus de faire la nuance. Pour beaucoup d'entre-eux, ce film va tenir lieu de propos historique, qu'ils soient contre ou pour. En théorie, la vulgarisation sert à amorcer la pompe pour donner aux gens l'envie d'aller plus loin ou de réfléchir par eux-mêmes. Il y a des gens qui n'en ont rien à faire de l'histoire des mayas et qui se contenteront de ce premier contact, ça les regarde; il y a les abrutis qui garderont le film comme seul horizon et se diront que ça devait être comme ça, et les gens intelligents qui ont au moins la conscience que c'est un point de vue particulier, que de plus ce n'est pas exactement un travail scientifique mais plutôt une vision d'artiste, et qu'on ne le prend pas pour un documentaire.
Il y a les gens qui s'y intéressent vraiment, qui ont cent fois plus de connaissances que moi sur les mayas, et qui par conséquent, dès le premier instant, vont considérer ce film pour ce qu'il est: une oeuvre de fiction à thème historique, et qui, s'il doit changer leur vie et leur point de vue, le fera sur le plan esthétique mais pas scientifique.
Et enfin, c'est là le problème, il y a la masse des gens moyennement ou médiocrement informés, dont je suis dans le cas présent, qui ont une certaine curiosité pour le sujet. L'ennui, c'est que là-dedans, vous allez vous trouver confrontés à des gens qui vont réellement vous sortir Gibson comme référence et pratiquement à égalité avec des travaux d'historiens... C'est ça, à mon sens, l'abrutissement général, beaucoup plus que le fait que des gens s'en foutent des mayas (après tout libre à eux de s'intéresser à autre-chose): c'est le fait que certains sont à la limite persuadés qu'au fond, un truc de Mel Gibson qu'on leur donne pour scrupuleux, ça constitue une information, ou du moins un propos qui serait une base valable de débat. Je remercie Gibson d'avoir donné à des neuneus comme moi envie de m'informer sur les mayas, et en même temps je le maudis, parce qu'il devient difficile de parler des mayas sans que ça revienne à Gibson. Au moins, ça me passe toute envie de critiquer les revues historiques grand public genre Historia et l'Histoire, parce qu'elles ont sauté sur l'occasion pour parler des mayas et ont eu aussi la sagesse de tordre le cou à Gibson en un petit encadré.

Kroco, ces choses qui tombent dans l'oubli, je crois quand-même qu'il y a une nuance essentielle.
Il est extrêmement facile à la population "générale" d'oublier ce qu'elle utilisait il y a encore cinquante ans - il suffira de présenter une machine à écrire à ruban à un adolescent, je doute qu'il ait le réflexe immédiat de changer le ruban encreur au moment où la chose se mettra à ne plus fonctionner.

Après, il ne faut pas confondre avec la sphère des historiens, et en vérité, pour la plus grande partie de l'ère dite moderne en Europe (en gros les cinq derniers siècles) il n'existe pratiquement pas d'objet dont l'usage soit oublié.

Du reste, je trouve ton allusion au XIXe passionnante dans ce qu'elle nous révèle de l'évolution de la pensée historique, cette comparaison me semble tout-à-fait judicieuse et si tu ne l'avais faite... faudrait la faire. Les approximations commises par Violet-le-Duc doivent absolument être vues dans leur contexte, et en particulier dans une pensée du patrimoine totalement différente de la notre. Violet-le-Duc, immense médiéviste en son temps, représente au XIXe un haut degré de rigueur historique à une époque où intervenir, c'est souvent moderniser, et où intervenir n'est pas vraiment jugé indispensable non-plus.

Or le contexte, c'est aussi l'histoire positiviste, laquelle ne développe pas du tout l'ensemble des techniques de l'investigation archéologique, par un curieux jeu de l'autruche en vérité (on a la hantise de l'erreur d'interprétation, donc on se résoud à se désintéresser des domaines où les sources sont d'un accès moins immédiat. Pour ne pas se tromper, on élimine les thèmes où il y a le plus grand risque d'erreur). Aussi l'interprétation, du gothique par exemple, s'appuie-t-elle alors sur l'observation des constructions subsistantes, et dans l'état où elles étaient parvenues, et sur les sources bibliographiques (écriture et dessins). Rien d'étonnant en celà que l'on commette des erreurs factuelles sur des choses que seule une archéologie pratique et expérimentale a permis de connaître mieux. Du reste, pour l'histoire positiviste, certaines choses sont données une fois pour toutes, la notion de progression et d'évolution permanente des connaissances historiques, pouvant parfois procéder par remise en cause massive de théories, n'est pas du tout prise en compte - on est dans une mentalité, dans une vision de l'histoire, où l'on croit que les connaissances s'améliorent graduellement en précision et surtout en quantité, et donc, l'on va aller jusqu'à penser qu'il n'est pas besoin qu'une restauration sur un objet ou un bâtiment soit réversible pour le cas où on se serait trompé.
Et bon, j'insulte presque Violet-le-Duc en l'associant à l'historiographie positiviste, parce qu'il représente plutôt une alternative vraiment courageuse; il n'en reste pas moins qu'on n'échappe pas totalement à son temps. Eût-il disposé de connaissances élaborées comme aujourd'hui par croisement de disciplines diverses, que sous sa direction eussent été restaurées des polychromies gothiques avec les bons pigments, et des charpentes avec les bonnes pentes, mais personne ne lui fournissait ces informations parce que personne ne pensait à les chercher comme on les cherche aujourd'hui, et lui-même, qui était très bon, n'était pas non-plus Léonard.
L'interdisciplinarité qui nous semble aujourd'hui nécessaire en histoire (l'étude historique faisant appel à toutes les ressources scientifiques du moment) était largement exclue, la validation d'une connaissance ne fonctionnait pratiquement que sur l'écrit. Aujourd'hui, on peut bien dire qu'on peut acquérir des connaissances sans trace écrite. C'est plus dur et ça implique naturellement de laisser des zones d'ombres, mais on sait qu'une étude ne se basant que sur les sources écrites en laisse aussi (seulement, autrefois, on préférait faire comme si on ne s'y intéressait pas).

Ce qu'il en ressort, c'est qu'au delà de la qualité même de l'information historique proprement-dite, c'est au stade de l'interprétation qu'il y a les risques, et comme Kroco le disait, les dérives sont très très faciles. Moi, contrairement à ce qui ressort un peu de son propos, je n'addhère pas au fatalisme qui voudrait que de toutes façons on interprête toujours avec la même dose d'a-priori et de décalage de contexte culturel, aujourd'hui comme au XIXe et comme encore avant.
Au contraire, il me semble que, pour ce qui peut être considéré comme l'avant garde actuelle de la connaissance historique, il y a une forte conscience, toujours en progrès, de ce problème et de la nécessité de se "purifier" tant que faire se peut d'un maximum des choses qui pourraient mener à la fameuse illusion rétrospective, c'est à dire l'erreur d'interprétation par imprégnation de ses propres conceptions.
S'il n'y avait pas un progrès réel dans ce domaine au cours des cinquante dernières années, il ne serait même pas envisageable que des personnes sérieuses envisagent des hypothèses non politisées et non événementielles d'un fait comme l'éviction des mayas.
Ce travail strictement intellectuel va de pair avec l'élargissement permanent du champ d'étude et de l'interdisciplinarité, qui font qu'on fait maintenant beaucoup plus cracher d'informations à un même vestige ou à une même légende qu'on le faisait il y a encore trente ans.

Je crois qu'il y a ici place pour une véritable pensée du relativisme historique, qui devrait balayer l'ensemble des fatalismes de type "on ne saura jamais". Nous n'aurons certes jamais la clef définitive des choses, mais nous sommes capables de produire une connaissance qui sera à chaque fois un peu moins fausse que la précédente.


Opération Sisyphe
Avec la participation des ascenseurs Schindler


   
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