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Le Corbusier : on deteste ou on adore...

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Hallberg
(@hallberg)
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Je dis ça parce qu'en tête d'un de tes sujets, je me souviens avoir lu de te propre plûme un truc du genre: "vous vous demandez surement où le Malko a été encore trouver un titre raccoleur comme ça".

Sur le présent titre, il est fondamentalement inexact. On déteste ou on adore, non. Il y a des tas de gens qui ont des points de vue nuancés sur Le Corbusier, et le paradoxe veut que c'est justement toi qui a été le premier à développer une approche nuancée.

Sur le post de Mac Nab, faudra absolument que je réagisse sur Haussmann. Je peux me tromper, mais il se trouve que pour l'historiographie moderne, l'idée d'un aménagement à volonté principalement répressive est un cliché monté en épingle à peut près de la même façon que "les gaulois étaient courrageux mais indisciplinés", "Louis XVI démontait des pendules" ou "Mozart était immature" et "Vercingétorix jeta ses armes aux pieds de Cesar (sur un cheval blanc, en armure et sous les yeux ébahis de toute la légion qui ne réagit pas le moins du monde, pendant qu'on y est, comme sur les tableaux). Il s'agit de l'une des diverses simplifications/mythifications par laquelle procède la pensée historique positiviste tardive, et notamment celle de la 3e République (qui, dans ses aménagements urbains, reprend totalement l'héritage haussmannien en dépit de sa volonté farouche de dévaloriser le second Empire) - fardeau historique encore présent partiellement, notamment dans l'éducation primaire et secondaire. Cliché signifie ici que ce n'est pas entièrement faux, que ça a été pensé, mais que ça a été monté en épingle par une confusion des commentaires de l'époque. Il se trouve effectivement que les autorités militaires de l'époque ont perçu et commenté la facilité que représentait l'urbanisation haussmannienne en cas de crise sociale grave. Il n'en reste pas moins que la plupart des études sérieuses et actuelles sur Haussmann, tant de la part d'historiens que d'urbanistes, démontrent que cette pensée est extrèmement marginale dans la pensée urbanistique haussmannienne. Il serait du reste tout aussi inconséquent de rapprocher trop généralement Haussmann des hygiénistes. La pensée hygiéniste est présente aussi, mais elle n'est également qu'une des composantes - même si elle est plus importante que la pensée militaire.
Si l'on prend le cas typique de "ville socialement dangereuse", Lyon depuis la révolte des Canuts. Ville ouvertement suspecte à tous points de vue. Le réseau de forts autour de Lyon est destiné bien plus à matter les révoltes urbaines qu'à protéger la ville de l'extérieur, puisqu'on constate encore qu'il y a plus de batteries tournées vers le centre que vers l'extérieur. En dépit de ce fait, si l'urbanisme haussmannien avait participé de la logique répréssive dans son application lyonnaise, on ne comprendrait pas pourquoi le quartier ouvrier de Croix Rousse (source des émeutes et résidence principale des émeutiers) a été largement préservé de grandes percées rectilignes et de grands aménagements urbains, et pourquoi son labyrinthe de ruelles et de passages privés (traboules) s'est conservé assez longtemps pour causer des ennuis aux nazis en abritant les résistants, par exemple. On ne comprendrait pas non-plus pourquoi ce ne sont pas les faubourgs ouvriers qui ont été réaménagés sur un plan quadrillé, et pourquoi c'est bien plus le secteur des Brotteaux qui a été urbanisé avec un habitat de type bourgeois sur ce modèle rectiligne. Enfin, on ne verrait pas pourquoi les grands axes de type haussmanniens de la ville ont été pensés dans un but de propagande pure et simple en tant que Rue de l'Impératrice (actuelle rue de la République) avec une monumentalité appropriée. On ne fait pas des espaces de répression des lieux de prestige. Imaginez la Chine faisant des affiches touristiques sur le mode "venez visiter la Place Tian-An-Men".
L'urbanisme haussmannien, s'il doit recevoir une critique, est à considérer comme ouvertement propagandiste, pour les régimes successifs qui l'ont pratiqué (Second Empire et Troisième République). Le mouvement moderne aidant, il a été de bon ton de le critiquer un peu ou beaucoup, d'autant plus que le style achitectural "ecclectique" qui lui est associé a longtemps été vécu comme le symbole de la réaction bourgeoise intellectuellement frileuse. L'haussmannisation relève d'une pensée urbanistique aussi complèxe que n'importe quelle pensée de ce domaine, et ne doit surtout pas être simplifié à son contenu politique réel ou fantasmé. Pour ma part, je rajouterais en plus qu'il montre actuellement des qualités indéniables par rapport à beaucoup d'autres modèles, mais là je rentre dans ma propre opinion. En revanche, il reste assez historiquement douteux de le réduire (tout comme réduire Le Corbusier aux barres et à la construction en série, ou le mouvement moderne aux cités), tout comme il est - toujours - délicat d'analyser un urbanisme en laissant une approche, ici l'approche politique, prendre le pas sur d'autres.


Opération Sisyphe
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malko10
(@malko10)
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si j'ai bien compris "l'hygienisme" : c'est une politique visant à raser les quartier et foyers propice au "desordre"?
de raser tt ça et faire des grandes arteres pluus facile à quadriller?

il me semble que dans "la curée", ces pratiques et tout le contexte speculatif y ont étées decriées


Les intégrismes et les extremismes sont des refuges pour les plus faibles;
avec Yoko, faisons progresser la connaissance et l'amitié


   
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Hallberg
(@hallberg)
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Non point. L'hygiénisme est un courant du XIXe siècle dont le nom ne contient aucun sous-entendu "politique" même si sa pratique peut avoir des implications politiques et sociales. Dans le milieu urbain, notamment à réduire les problèmes sanitaires par la "domestication" du milieu. Le bâti urbain ancien, vécu comme anarchique et source de tous les problèmes de santé (mauvaise circulation de l'air, eaux stagnantes, pourriture...) devient au XIXe siècle l'objet de toutes les critiques, surtout dans le cadre de maladies telles la tuberculose et surtout le choléra. L'idée de circulation des fluides (air, eau), d'aération, devient prioritaire. La transformation de la ville doit donc viser à la rendre aérée, la construction doit y être maîtrisée selon des principes planifiés, la lumière et l'air doivent rentrer dans les logements, les fleuves doivent être domestiqués et les berges "minéralisées" (enduiguées) pour éviter la formation de bourbiers, d'eaux stagnantes et de tout ce qui est sale. Cette pensée trouve un certain nombre d'échos dans la littérature naturaliste, par exemple, qui attribue en partie aux conditions sanitaires des couches populaires tout un tas de caractères devenant héréditaires et de maux d'origine "sanitaro-sociales" (saleté, turpitudes morales etmisère sociale sont les manifestations d'un même phénomène). Dans l'aménagement urbain, l'hygiénisme suppose un ordre visible, des rues larges et rectilignes dans lesquelles l'air circule bien (c'est une des raisons d'être de la percée haussmannienne, avec d'autres: circulation des personnes et des véhicules, clarification du plan, amélioration esthétique, mise en valeur et accessibilité des pôles urbains tels que monuments, lieux publics, administrations, et, donc, de façon marginale, la possibilité d'y réprimer des émeutes, laquelle devient en cas d'attaque extérieure un handicap car ouvrant un large accès à l'ennemi). Un peu plus tard, on trouve une autre manifestation de l'hygiénisme dans les carreaux blancs du métro, symboles de propreté et de modernité - contrairement à un revêtement de pierre ou de bois, les carreaux blancs sont faciles à nettoyer et leur blancheur est un signe de salubrité. ce qui n'empèche nullement le métro, d'être insuffisamment ventilé à ses débuts, comme le prouve la catastrophe de la station Couronnes. La génération XIXe des parcs et jardins a également un rôle dans l'hygiénisme. Ils sont conçus comme des "poumons" pour la ville et des lieux pour que le citadin s'oxygène et se change les idées, tout en conservant les fonctions des parcs de la génération précédente: but esthétique, récréatif et démonstratif/propagandiste. De façon caricaturale, l'hygiénisme considère la ville comme un foyer d'infection (et certains peuvent effectivement franchir le pas "classes laborieuses=classes sales=classes dangereuses", mais sans systématisme); il va considérer qu'une ville entièrement moderne, donc planifiée, maîtrisée, étudiée, est une solution radicale. Mais chez d'autres, l'hygiénisme peut aussi déboucher sur des idéologies anti-urbaines proposant le retour à la campagne et au grand air comme remède à tous les maux, et c'est du reste en partie par influence hygiéniste que le Mouvement moderne soutient l'édification des grands ensembles dans des espaces à l'époque encore partiellement ruraux - en plus du prix plus bas des terrains.
L'haussmannisation n'est que partiellement inspirée de l'hygiénisme. En pratique, elle propose des percées urbaines qui certes aèrent la ville, mais Haussmann conserve le plus souvent la trame urbaine existante dès qu'on va au delà d'une ou deux rangées de constructions neuves. De nombreux îlots ont des immeubles "modernes" haussmanniens sur leur pourtour et des constructions résiduelles antérieures dans leur centre. Du reste l'aménagement parisien conserve nombre de structures antérieures, et pas que celles qui sont totalement compatibles avec l'haussmanisation (opérations type Rivoli-Louvre-Tuileries, Place des Vosges, etc), mais aussi des éléments contraires: tracés anciens tortueux et irréguliers (rue des Martyrs, rue Saint Denis), quartiers complets (Marais)...


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Lucterios
(@lucterios)
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Haussmann était un visionnaire. Imaginez Paris sans ses grandes artères. Sur le Second Empire, c'est toujours, malgré les travaux récents des historiens, la légende noire qui prédomine, à cause de Victor Hugo, peut-être ?smiley Alors que ce fut une période de progrès économique et même social. Le droit de grève a été accordé en 1864, par exemple. Le réseau ferroviaire a été constitué à cette époque, ainsi que les grandes compagnies de navigation comme la C.G.T.

Sur Vercingétorix se rendant à César, il faut être idiot pour imaginer le chef arverne pénétrant en armes et à cheval dans le camp romain. On l'aurait arrêté tout de suite. Seulement, cela flattait l'égo national que le premier chef historique de la Nation (encore un anachronisme invraisemblable !) se rende avec panache et jette ses armes aux pieds du vainqueur par défi. Le texte de César utilise un passif assez neutre arma deponentur "les armes sont déposées". Mais je crois que c'est Plutarque, qui deux siècles plus tard, en a rajouté. Il faudrait vérifier cependant le texte grec.


Fortuna audaces juvat !


   
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malko10
(@malko10)
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on m'a souvent repeté que l'haussmanisme etait pratique pour mater les foyers insurectionnels, ce n'est pas completement faux non plus ?


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Lucterios
(@lucterios)
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Cela n'a pas empêché la Commune en tout cas...


Fortuna audaces juvat !


   
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Hallberg
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Malko, j'aime bien ta formule "on m'a souvent répété". Moi aussi, à l'école primaire ou au collège, on m'a répété des trucs dans le genre Vercingétorixsmiley Ceux qui donnent dans le "si on l'dit, c'est qu'ça doit ben êt'vrai", faut pas les écouter smiley


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Mac Nab
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je reprends, Haussmann était avant tout Préfet du Département de la Seine, poste éminement politique surtout sous Napoléon III qui avant tout voulait un pays pacifié après les nombreuses révoltes réprimées sous la Seconde République, et puisque la majorité de ces révoltes étaient parisiennes, Paris se devait de donner l'exemple. D'accord le Baron a créé son plan urbanistique avec l'appui de militaires (d'où les avenues en étoiles et les places), mais il a aussi installé l'éclairage public au gaz, un réseau complêxe d'égouts et d'évacuation des eaux usées, bref il a fortement modernisé la capitale du pays.
Mais je le redis, Haussmann n'est jamais intervenu hors de Paris. Si les principales villes de France ont adopté sa vision des choses, ce n'est qu'après coup.
Un dernier truc en passant : la première Commune auto-proclamée en 1870 ne fut pas celle de Paris, ce fut celle de Lyon. Mais elle a duré très très peu de temps...

smiley



   
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Lucterios
(@lucterios)
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Mac Nab a écrit D'accord le Baron a créé son plan urbanistique avec l'appui de militaires (d'où les avenues en étoiles et les places)

Là, j'avoue que je ne suis pas... L'intérêt militaire des places, c'est de pouvoir défiler le 14 Juillet non ? Enfin, mauvais exemple, la place de la Concorde ayant été créée sous Louis XV. Haussmann a rajouté des places à Paris, devant Notre-Dame par exemple, mais c'était pour dégager la vue sur le monument.

Et puis quel est l'intérêt militaire des avenues en étoiles ? D'ailleurs je ne suis même pas sûr que le plan des avenues autour de la place de l'Etoile ne soit pas antérieur au Second Empire. Il faudrait vérifier cela.

-Edité le: Mardi 20 décembre 2005 à 01:51 par Lucterios-


Fortuna audaces juvat !


   
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Sopid
(@sopid)
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Le plan en étoile permet aux militaire de cerner un groupe et de le coincer dans un endroit précis. Contrairement au plan en cadrillé où il n'y aura jamais la possibilité de concentrer les révoltés en 1 seul point.


Sopid, encore en vie!


   
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malko10
(@malko10)
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les plans en etoile, c'est pas Vauban plutot?


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Lucterios
(@lucterios)
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Dans le cas d'avenues qui rayonnent en forme d'étoile, cela n'a aucun sens smiley, et tu en connais beaucoup des places en forme d'étoile à Paris, moi pas ! La place de l'Etoile est tout bêtement circulaire. D'ailleurs, je ne connais pas non plus de places de formes stellaire ailleurs.

Les forteresses en forme d'étoile de Vauban, c'était pour résister aux tirs d'artillerie.

-Edité le: Mardi 20 décembre 2005 à 12:50 par Lucterios-


Fortuna audaces juvat !


   
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Oresias
(@oresias)
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Là, t'es de mauvaise foi, quand même.
Bah oui, la Place de l'Etoile est un rond-point, mais les avenues rayonnent autour.
La Place de la Nation, la Place de la Bastille, la Place Denfert-Rochereau, la Place d'Alésia, la Place d'Italie, la Place du Maréchal Juin, la Place du Trocadéro sont d'autres exemples.

Paris a été conçu autour de points rayonnants, et les plans urbains en étoile ont été reconnus pour être beaucoup plus pratiques pour la circulation. Peut être que ça n'a pas été pensé dans ce sens à l'époque, toujours est-il qu'on n'est pas obligé de s'arrêter à chaque paté de maison. Contrairement aux rues quadrillées qu'on trouve aux Etats-Unis.
On dirait Sim-City, chez eux...



   
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Lucterios
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D'accord, mais je ne comprends toujours pas l'intérêt militaire...smiley


Fortuna audaces juvat !


   
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Sopid
(@sopid)
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L'intérêt militaire ne réside que dans l'outil pour matter des révoltes. En s'engageant par les différentes avenues, les militaires ramènent les gens vers le point centrale. Là, ils peuvent en faire ce qu'ils veulent. Dans le plan cadrillé, il n'y a pas de centre, alors où groupes-tu ton monde pour le contrôler? De plus, dans le plan cadrillé, le mouvement de masse peut être créé n'import où, n'ayant pas d'intersection majeur. Le plan en étoile limite les lieux à surveiller puisqu'il donne d'avance l'endroit d'où partira le mouvement.


Sopid, encore en vie!


   
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