Comme un corse, quoi.

Opération Sisyphe
Avec la participation des ascenseurs Schindler
Bien, quand on écrit quelque chose (qui est lu), faut s'attendre à ce que chacun y aille de son interprétation. On a beau essayé d'être objectif, tout est toujours basé sur des valeurs à quelque part, l'objectivité étant une valeur en elle-même (et je ne sors pas ça de ma tête). Et les valeurs nous amènent à interpréter tout ce qui nous entoure. Ensuite, si l'auteur nous dit "non, je n'ai jamais voulu dire ça", comme ça été le cas concernant le thème de l'alcool dans le Septième Code, bien c'est autre chose. Mais là, j'ai plus eu l'impression que M. Leloup nous laissait choisir.
Deux roses sur une branche... la première se fana et mourut... l'autre n'y survécut...
Je ne dirais pas tout à fait ça. Ce qu'il a dit, c'est que Yoko avait une vie privée, qui était et qui resterait privée. Il n'en sera jamais question dans les albums (n'en déplaise à ceux qui aimeraient voir se concrétiser une chose ou une autre sur papier), et que ce qui concernait les sentiments de Yoko ne concernait qu'elle. Il a dit par ailleurs de jolies choses sur Yoko et Vic, je vous renvoie donc au supplément de l'Astrologue et aux divers propos d'Emilia sur ce même site.
Ce qui revient à dire que de toute façon, nous ne saurons sans doute jamais ce qui se passe au fond du coeur de Yoko, et je dirais que c'est tant mieux. Parce que d'une part, elle garde son jardin secret, comme chacun de nous (je n'aimerais pas du tout voir ma vie privée étalée dans un bouquin, une bd, ou encore sur un site Internet), et d'autre part, ça nous permet à nous, lecteurs qui aimons Yoko, de lui "inventer" une vie en dehors des albums, de lui rêver cette vie, indépendamment de celle que l'auteur lui fait vivre dans sa propre tête. La liberté de chacun est préservée, et chacun peut s'approprier un peu son héroîne comme il l'entend, au gré de ses fantaisies et à un degré qui lui est propre, sans dénaturer le personnage, puisqu'il vit lui-même de manière totalement indépendante de ce que pensent les lecteurs, dans la tête et le coeur de Roger Leloup.
On ne trébuche jamais deux fois sur la même pierre.
Le seul point sur lequel je fais du détail, et certes pas contre vos positions, c'est l'idée d'interprétation. Si l'interprétation dans littérature est une attribution au texte ou à l'auteur d'un sens qui n'y est pas, il faut avoir une extrème prudence, que vous, Cherrydean ou Gobol, vous observez toujours. Mais certains font de l'interprétation une affirmation, et là, ça devient dangereux. Par exemple, l'analyse psychanalytique de l'art est la façon par excellence de faire dire à l'auteur ce qu'il n'a pas voulu dire (et souvent même ce qu'il se défend de dire), et trop souvent, cette interprétation tient lieu d'approche critique, ce qui, dans le monde intellectuel actuel, est à mon avis un véritable fléau. Sinon, effectivement, la liberté du lecteur me semble bien telle que vous la décrivez, avec seulement une nuance de ma part.
Il y a des gens (comme vous) qui peuvent par exemple manifester leur liberté d'approche de lecteur en supposant une relation amoureuse entre Vic et Yoko, parce que c'est l'approche qui leur semble belle et poétique (et même si pour moi cette approche va contre le texte, qui nous propose une chose qui n'est pas moins belle et poétique). C'est l'expression d'une sensibilité.
Il y en a d'autres pour qui c'est beaucoup moins du ressenti et beaucoup plus du systématisme, systématisme prétendant qu'une affection particulière entre deux personnes est toujours la possibilité d'un sous-entendu sur la sexualité. Si le résultat global peut finir par être le même, ces deux attitudes sont totalement différentes. D'un côté il y a de la sensibilité et de la personnalité, de l'autre du réflexe conditionné. Heureusement je crois que la majorité d'entre-nous se place dans la première catégorie.

Opération Sisyphe
Avec la participation des ascenseurs Schindler
Ah bien, c'est certain que l'interprétation doit rester de l'interprétation.
Moi, dans leurs propos, je n'arrive pas à voir une simple amitié. Tant mieux s'il existe des relations amicales où les gens sont si proches qu'ils semblent l'être, mais moi j'y vois plus. Ça tient peut-être du fait que je ne suis pas foutue de me lier d'une amitié profonde avec un homme sans qu'il ne s'attache davantage.
C'est flatteur et parfois j'en suis bien heureuse, mais des fois c'est bien embêtant.
Deux roses sur une branche... la première se fana et mourut... l'autre n'y survécut...
C'est dingue, ça. Je sais bien que je suis peut-être l'autre extrême mais ça me ferait quand-même drôle. Enfin mes parents sont persuadés que j'ai déjà eu parmi mes amies des personnes qui auraient été amoureuses, et en fait je ne m'en suis rendu compte qu'une fois... N'étant moi-même pas à la recherche de l'âme soeur, il parait que je passe à côté des indices, mais d'un autre côté ça ne m'a jamais fait perdre d'amies... Si j'étais dans le cas que tu décris je ne serais pas parvenu à garder la majorité de mes amies qui sont déjà la majorité de mes amis. Mais bon, après, histoire de faire marrer Thalie sur mes déclarations habituelles, peut-être que les hommes sont souvent plus "entreprenants". J'ai dit peut-être.
Enfin je te souhaite que ça change quand-même, parce que ça doit être éprouvant d'avoir de l'affection pour une personne et de devoir craindre une ambiguïté dans son esprit parce qu'elle est du sexe opposé...

Opération Sisyphe
Avec la participation des ascenseurs Schindler
N'étant moi-même pas à la recherche de l'âme soeur, il parait que je passe à côté des indices, mais d'un autre côté ça ne m'a jamais fait perdre d'amies...
Bien, moi j'en connais qui sont à la recherche de l'âme soeur et qui passent à côté des indices quand même
. Tout le monde n'a pas le même degré de réceptivité je crois. Mais il y a effectivement aussi des gens plus entreprenants que d'autres. Je ne crois pas qu'on puisse dire que les hommes sont plus entreprenants que les femmes cependant. Mais il y a aussi une différence entre tomber dans l'oeil de quelqu'un et un sentiment plus profond. C'est peut-être là qu'il y a davantage de danger pour l'amitié. Mais je ne veux pas commencer à parler de ma vie privée ici, c'est déjà assez compliqué comme ça pour tout de suite.
Deux roses sur une branche... la première se fana et mourut... l'autre n'y survécut...
Sans parler de la vie privée de qui que ce soit, je crois que si on passe à côté des indices tout en étant à la recherche de l'âme soeur, il se peut aussi que ce soit tout simplement parce qu'on n'est pas prêt à une relation avec la personne qui envoie ces indices en question, non ? Pour qu'une relation amoureuse puisse voir le jour, à mon sens, il faut que les deux personnes concernées soient tacitement d'accord au même moment, quitte à ce que l'un des deux attende que l'autre soit prêt à s'engager, ou à entamer une relation, parce qu'obtenir la parfaite simultanéité me semble quelque chose relevant plus du miracle que de la norme...
Pour en revenir à Yoko, il faut effectivement, à mon sens, que l'interprétation reste de l'interprétation, et que l'on n'aille pas essayer de faire dire à l'auteur ce qu'il n'a pas envie qu'on lise dans son oeuvre. Bon, ce n'est pas très clair, tout ça, alors je reprends :
Pour moi, ce qui importe, c'est la lecture que l'on fait d'une oeuvre, en tant que fan, ou plus simplement en tant que lecteur. Connaître ce que l'auteur a voulu faire passer comme message est dans ces cas-là toujours un plus pour le lecteur, parce qu'il permet au lecteur d'approfondir sa lecture, ou au contraire de relire l'oeuvre avec un autre regard. Mais en aucun cas on ne peut priver le lecteur de sa propre sensibilité et de ses impressions de lecteur, même si le lecteur en question sait pertinemment ce qu'a voulu dire l'auteur. Rien ni personne ne pourra jamais empêcher quelqu'un de penser le contraire de ce que dit quelqu'un d'autre, s'il a décider de penser le contraire. Vous me suivez ?
C'est pour cette raison que je trouve tout cela intéressant : le fait de laisser à Yoko une vie privée en dehors des albums permet à l'auteur d'être cohérent avec lui-même, et de ne pas trahir son héroîne, et au lecteur de s'imaginer la vie privée de Yoko, sans que cela nuise ni aux oeuvres en elles-mêmes, ni à la capacité d'imagination du lecteur, ni au discours de l'auteur dans ses oeuvres, puisque ce qui est l'objet de l'imaginaire du lecteur n'est justement pas dans les bds...
Maintenant, il y aura aussi toujours des esprits tordus pour imaginer des choses bien au-delà du "raisonnable", et si c'est le cas, c'est qu'ils n'ont pas du tout compris l'esprit des bds, et ce que dit l'auteur lui-même dans ses oeuvres, puisque tout au long des 24 tomes, il distille des indices sur le caractère des personnages, les liens entre eux, leur "moralité" (je n'aime pas ce mot, mais c'est le plus proche de ce que je veux dire que je trouve en ce moment), et ce qu'ils sont susceptibles d'accepter ou non des autres. Je pense en particulier à des choses bien plus générales, comme le respect d'autrui, l'amitié, valeur prépondérante de tout l'univers de Yoko, qui rendent certains sentiments, certains comportements, totalement inimaginables de la part de Yoko et de ses amis, sauf dans la tête de personnes qui seraient obsédées au point de "transposer" leurs propres sentiments et comportements sur des personnages de bds...
On ne trébuche jamais deux fois sur la même pierre.
Je crois que c'est mieux dit que nous ne l'aurions fait. Je préciserais cependant un autre élément fort malmené par la fin du XXe siècle et l'époque actuelle, à savoir que l'interprétation ne donne pas le droit d'aller contre le texte. Il suffit de voir un peu ce que font pas mal de metteurs en scène et qui relève souvent du contresens.
Evidemment, à l'inverse du metteur en scène qui inflige sa vision à autrui, le droit du lecteur à se tromper, le cas échéant, est imprescriptible.
Cependant, j'ai remarqué que dans les gens qui lisent un peu de bande dessinée, plus d'ailleurs que dans ce forum de lecteurs particulièrement attentifs de Yoko, que la relation amoureuse Vic-Yoko était annoncée comme une banalité d'une évidence incontestable (on glose beaucoup, également, sur l'hypothétique relation homosexuelle entre Alix et Enak...).
Si j'ai dès le départ contesté cette vision, c'est évidemment par lecture individuelle. Mais c'est aussi que je pense que supposer la relation amoureuse va effectivement contre le texte. Il n'est pas question de contester les approches individuelles qui, de plus, dans ce contexte, sont l'indice d'une tendresse évidente et d'une bienveillance pour l'oeuvre et les personnages (tout le contraire d'un esprit tordu). Cependant, je m'insurge contre ce genre de supposition à partir du moment où elle sert à certains de propos critique et où elle est lancée aux autres comme une évidence. Dans le discours de certaines personnes, si vous ne lisez pas la littérature avec un certain nombre de sous-entendus amoureux, vous ne faites pas une lecture "adulte" et vous êtes "naïf". Où ont-ils trouvé cette évidence?
Donc bon, je sors franchement du cadre de cette discussion, puisque c'est loin d'être le cas ici, mais je m'insurge contre cette approche vécue très souvent comme une banalité par des lecteurs très occasionnels qui se donnent l'impression d'avoir un avis sur tout.
Après, effectivement, c'est hors sujet ici.

Opération Sisyphe
Avec la participation des ascenseurs Schindler
Dans le cas d'Alix et d'Enak, l'auteur est volontairement ambigu à ce sujet (voir en particulier Iorix le grand) et Jacques Martin entretient aussi la possibilité de cette inteprétation dans l'ouvrage critique "Avec Alix" auquel il a collaboré. D'ailleurs la sexualité est abordée de façon plus ou moins directe dans la série. Ce n'est absolument pas le cas dans Yoko et Roger Leloup est assez catégorique à ce sujet, je crois. La série ne parle que d'amitié. S'il existe amour dans le cas de Vic et Yoko, il est platonique. On a déjà discuté de tout cela je ne sais où...
On y revient continuellement parce que chaque fois qu'un nouvel arrivant se pointe ou presque, il la ramène sur le tapis. Bon c'est un fait. On pourrait essayer d'évoquer la dualité culturelle de Yoko par exemple, plutôt que de ressasser continuellement les mêmes trucs, mais bon, c'est comme cela !...
-Edité le: Samedi 24 juin 2006 à 15:32 par Lucterios-
Effectivement, c'est très souvent ça qui ressort en premier quand un nouveau va à la pêche aux vieux sujets... Je pense que nous-mêmes tournons en rond à répondre souvent la même chose ou peu s'en faut. Cette discussion arrive pourtant à sortir des enjeux potentiellement intéressants sur la place de l'implicite par rapport à l'explicite dans le mode d'appropriation du lecteur, mais je crois qu'ici, ce débat serait biaisé, parce que la question-prétexte apparait comme immédiatement fondamentale et vitale à beaucoup au premier abord. Je ne nie pas que la relation amoureuse soit dans l'absolu un des moteurs de l'humanité, mais sauf à refuser à l'art la capacité de s'abstraire du réel, dans le récit de fiction, la relation amoureuse peut fort bien être secondaire ou absente... On pourrait donc effectivement aborder d'autres thèmes aussi souvent que celui-ci...

Opération Sisyphe
Avec la participation des ascenseurs Schindler
Je pense que Yoko s'inscrit dans une tradition de la bande dessinée où les relations amoureuses n'étaient pas abordées. C'est peut-être pour cette raison que des héros paraissent comme immortels ou surhumains. Etant jeune, je ne me suis jamais demandé pourquoi Tintin ou Astérix n'avaient pas de petite amie. La réponse m'a été fournie par Hergé beaucoup plus tard : on évolue tout simplement dans un monde de caricature !
Parallèlement, la violence des passions dans Prince Valiant, où le héros est capable d'affronter un ami par amour, donne toute la dimension de la nature intrinsèque de l'amour érotique. On n'est pas loin d'Homère et de la guerre de Troie, déclenchée à cause d'une femme.
Que Yoko se soit cantonnée à Agapê avec Vic ne m'a jamais posé de problème. La nature un peu plus sensuelle de Pol suffit amplement à apporter un certain "piment" à la série. Cela m'amusait de le voir draguer Yoko, Khâny, puis d'autres Vinéennes et Ingrid avant de se prendre "râteau sur râteau". Il semblait un peu s'être trompé de série ! Alors on peut gloser sur ce qui se passe en dehors des apparitions de nos personnages, en se disant qu'il ne s'agit que d'une représentation théâtrale, mais justement c'est dédaigner à l'art, comme le dit Hallberg, sa dimension onirique, laquelle permet justement de s'abstraire de la réalité.
Yoko Tsuno est l'une des séries qui, avec Corto Maltese, est le plus marquée par le rêve. D'ailleurs, elle s'ouvre justement sur une émission à ce propos. La mère de Yoko lui souhaite un jour de garder ses rêves d'enfant. Notre Yoko est peut-être comme une Alice qui part au pays des merveilles de la technologie. Elle semble éternellement adolescente et qui s'en plaindrait après tout ? Vous voyez notre héroïne se marier, avoir un gros ventre comme Aaricia et devoir s'occuper de ses enfants ? Ce serait la fin de ses aventures je crois ! Ou alors, elle collerait ses mômes en pension en Suisse et ne les verrait jamais. Je ne vois pas du tout l'intérêt d'introduire des éléments aussi sordides dans la série. Elle est centrée sur l'amitié. L'amitié est quelque-chose de durable, contrairement à l'amour qui passe le plus souvent, sauf dans de très rares cas...
C'est bien dit ça Lucterios.
Deux roses sur une branche... la première se fana et mourut... l'autre n'y survécut...

